Bulletin des Élections de l’Union Européenne
Élections régionales en Île-de-France, 20-27 juin 2021
Issue #2
Défilement

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Issue #2

Auteurs

Antoine Jardin

21x29,7cm - 167 pages Numéro 2, Mars 2021 24,00€

Élections en Europe : juin 2021 – novembre 2021

Les élections régionales ont souvent joué, au cours des dernières années, un rôle de rendez-vous test, clôturant la séquence électorale intermédiaire avant la prochaine élection présidentielle. En 2021, cette dimension de scrutin révélateur des rapports de force politique est d’autant plus nette que le champ partisan français est marqué par une profonde déstabilisation qui pourrait déboucher sur une reconfiguration durable. On appelle ce phénomène de transformations des clivages politiques et du système partisan un « réalignement » électoral. Les changements de l’ordre politique s’opèrent pour déboucher sur une nouvelle configuration stable, à l’issue d’une période de crise et de remise en cause des équilibres anciens.

Une abstention exceptionnelle au cœur des interprétations

Les scrutins de 2021 ont été marqués par une chute record de la participation électorale, dans un contexte de crise sanitaire durable qui a donné lieu à plusieurs épisodes de confinement et de fortes incertitudes économiques et sociales. Si le scrutin municipal de 2020 s’étaitdéroulé dans la crainte de la contamination, dans un pays alors fragilisé par la pénurie de masques et l’absence de vaccins — une situation qui avait entraîné le report du second tour —, la participation s’inscrit encore à la baisse un an plus tard, malgré une amélioration significative de la situation sanitaire sur ces deux points. On passe ainsi au plan national de 44,6 % de participation en 2020 à 33,3 % de participation en 2021, alors même qu’en 2021, les scrutins cantonaux et régionaux ont lieu le même jour. Si la participation est depuis longtemps en repli aux élections cantonales, ce n’est pas le cas des élections régionales. En Île-de-France, elle s’élève à 65,3 % en 2004, 47,1 % en 2010 puis 45,9 % en 2015. Le contexte de 2021 marque ainsi un décrochage sans précédent. Cette variation du niveau de la participation est un paramètre essentiel à prendre en compte si l’on souhaite comprendre l’évolution électorale entre différents scrutins caractérisés par des niveaux de mobilisations très inégaux.
En effet, on a le plus souvent tendance, dans les commentaires journalistiques, à interpréter les changements de résultats électoraux et les changements de majorité comme la résultante d’un changement des opinions ou des attitudes du corps électoral. Cependant cette affirmation doit être traitée avec beaucoup de prudence, tant les différentiels de mobilisations des électorats partisans peuvent influer sur les résultats des scrutins, sans que les valeurs dans leur ensemble ne connaissent les mêmes fluctuations rapides et profondes.
Les données des enquêtes d’opinions et d’attitudes montrent davantage que les valeurs sont relativement stables ; elles évoluent par grandes tendances, sous l’effet des transformations sociales et démographiques de très long terme telles que le renouvellement des générations. Les choix de candidats ou de partis réalisés par les électeurs à partir d’un meme ensemble de préférences et d’opinions, eux, peuvent varier rapidement selon le contexte et l’offre politique. C’est bien davantage l’évolution de la projection des préférences dans l’offre politique disponible que l’évolution des opinions qui rend compte de l’évolution des résultats électoraux.

Le score du FN/RN, une forme de repère standard des fluctuations de mobilisation.

Pour identifier les dynamiques de mobilisation/démobilisation, l’examen des offres politiques et des discours des partis les plus stables est un outil privilégié. Le vote FN/RN est ici particulièrement indiqué, tant il fait figure à l’aune de 2022 de parti ancien aux côtés des structures de la gauche classique (PCF et PS), par opposition aux forces récentes (LREM, LFI) ou régulièrement reconfigurées (RPR-UDF, UMP, LR-UDI). Dans ce domaine, l’Île-de-France apparaît comme un territoire très paradoxal. On y détecte des niveaux de victimation très important, notamment en matière d’agressions physiques, de vols, de dégradation de véhicules, mais il s’agit pourtant d’une des régions les moins marquées par le vote FN. Paradoxe supplémentaire, ce sont, à l’intérieur de l’Île-de-France, les espaces les moins frappés par l’insécurité objectivable dans les enquêtes spécialisées qui sont ceux qui votent le plus pour l’extrême droite. Il semble que la spécificité électorale de l’Île-de-France soit la résultante de deux tendances distinctes mais combinées. La première est la forte concentration des populations d’actifs très diplômés dans la région, critères qui éloignent fortement du vote d’extrême droite comme l’ont montré de très nombreuses enquêtes. Par ailleurs, parmi les populations ouvrières, précaires et peu diplômées, nombreux sont les immigrés ou descendants de migrants, ayant souvent des origines dans d’anciennes régions colonisées par la France. Autant de caractéristiques qui éloignent, parmi les classes populaires, cette composante du vote FN, bien que ces populations vivent une forte victimation et souvent des peurs intenses dans leur quartier.
Au niveau régional, le FN passe ainsi de presque 449 000 voix en 2004 (12,2 % des exprimés) à 268 000 voix en 2010 (9,29 % des exprimés), puis 580 000 voix en 2015 soit (18,4 % des exprimés) avant d’atteindre 285 115 voix en 2021 pour 13,14 % des exprimés. Si Jordan Bardella réalise l’un de plus mauvais scores historiques du FN en nombre de voix (en pourcentage des inscrits), il obtient le second meilleur score du FN en pourcentage des suffrages exprimés. Il est nécessaire de lire les résultats avec beaucoup de vigilance pour ne pas interpréter ces évolutions uniquement à partir de leur niveau relatif. Si le FN réalise un relativement bon score en 2021 en Île-de-France, il le doit à la démobilisation globale de l’électorat et de ses concurrents et à une certaine conservation de ses propres soutiens.

Les points de comparaison hors du scrutin régional

Il est souvent tentant d’interpréter chaque famille d’élections comme relevant d’une logique séparée. C’est notamment le cas pour les scrutins locaux ou régionaux où l’ancrage territorial et la personnalité des candidats peuvent jouer un rôle dans le choix des électeurs. Cela concerne aussi les forces et les partis dont les figures nationales jouent un rôle beaucoup plus structurant que les candidats régionaux. Dans ce domaine, les votes FN/RN et LFI constituent d’excellents exemples.
La comparaison des troia scrutins allant de la présidentielle 2017 aux régionales 2021 en passant par les élections européennes de 2019 donne une bonne idée de ces tendances. Sur cette séquence électorale, mêlant les scrutins les plus différents de la démocratie française, on constate des tendances nettes.
Le vote d’extrême droite apparaît s’être nettement replié, malgré les circonstances de la crise des gilets jaunes puis la crise sanitaire. Marine Le Pen recueille 708 000 voix au premier tour de 2017 et dépasse 1 033 000 voix au second. La liste RN subie une forte démobilisation aux européennes avec 499 000 voix en 2019 puis décline à 285 000 voix en 2021 à l’échelle de l’Ile de France. Ces fluctuations de court terme montrent qu’il existe bel et bien un large électorat FN mobilisable sur l’ensemble de la région, même si cette mobilisation a connu un très fort reflux, étant plus que divisé par trois en 4 ans.
Les scores de LFI connaissent des évolutions voisines. Jean-Luc Mélenchon obtient 1 224 978 voix en 2017 au premier tour (soit régionalement davantage que Marine Le Pen au second) mais la France Insoumise décline brutalement avec 218 578 voix aux européennes, soit une division par 6 de son enveloppe électorale sous l’influence notamment de la concurrence d’EELV (561 000 voix et 15,9 % des exprimés à cette époque). Clémentine Autain à la tête de la liste LFI reçoit 222 456 suffrages soit 10,25 % des exprimés.
Si les électorats, tous comme les appareils partisans, de LFI et du RN sont aux antipodes du spectre politique et connaissent des ancrages sociaux et territoriaux très différenciés, ces formations connaissent les mêmes difficultés lors des scrutins intercalaires. Leur force dépend largement de la présence d’un leader bien connu des populations. Si le FN tire bénéfice d’une affiliation partisane ancienne et d’une présence durable dans le champ politique français, LFI connaît la concurrence d’adversaires variables à gauche, ce qui contribue à ses bonnes performances lors de la présidentielle mais aussi à sa fragilité relative lors des autres scrutins.
Il serait ainsi très hasardeux de tirer des leçons en perspective de 2022 à partir des résultats électoraux de 2019 et 2021, tant les dynamiques de mobilisation/démobilisation et l’évolution du nombre de candidats influencent les résultats du premier tour. LFI fait face à un éparpillement des concurrents sur sa gauche (LO) mais aussi dans les composantes plus centristes de son électorat potentiel (EELV, PS). Marine Le Pen, longtemps seule héritière d’une part du marché électoral reçue en héritage d’un long effort familial de construction partisane, fait aujourd’hui face à la concurrence vigoureuse de la candidature d’Eric Zemmour qui parvient à capter des composantes spécifiques des classes moyennes et supérieures nationalistes venues de la droite et de l’extrême droite, alors que l’électorat RN reste largement périurbain, populaire, peu diplômé et précaire.

L’évolution des courants au centre du jeu politique

La vie politique française est marquée par deux dynamiques distinctes. La première, de longue date, est la progression durable de l’extrême droite, dont les scores en dents de scie connaissent des maximaux toujours plus élevés lors des élections présidentielles. Si Marine Le Pen est présentée comme ayant été sèchement battue au second tour de 2017, elle n’y réalise pas moins le meilleur score historique de son parti et attire non moins de 22 % des électeurs inscrits sur les listes électorales (33,9 % des exprimés). Cette progression exerce une pression croissante sur les autres forces du champ politique. Le choix du RN reste très contesté dans la société française. L’extrême droite se place ainsi en position de joueur de veto, contrôlant l’accès et notamment le seuil électoral d’accès au second tour des scrutins, tout en étant perçue comme inacceptable pour une majorité des électeurs. De plus, cette pression électorale du RN s’exerce différemment dans les scrutins uninominaux comme la présidentielle et dans les scrutins proportionnels (européennes) ou de liste. En se trouvant en capacité de se maintenir en triangulaire voire quadrangulaire, le principal parti de l’extrême droite exerce une pression considérable sur les choix des électeurs qui le rejettent. Il n’est donc pas possible de comprendre l’évolution globale du champ politique français sans tenir compte du poids décisif et structurant du vote RN. La deuxième tendance, initiée en 2015, est le délitement vraisemblablement durable du PS et l’affaiblissement conjoncturel de LR. Cette deuxième dynamique à ouvert la voie à LREM en créant un espace au centre du jeu politique, dans lequel une constellation de partis se sont engouffrés (LREM, MODEM, Agir et maintenant Horizon, nouveau parti de l’ancien Premier ministre Edouard Philippe).
A l’échelle régionale, le vote LR est ancré durablement. Avec Jean-Paul Huchon, la gauche s’est certes imposée en 2004 à la faveur d’une triangulaire, et est parvenue à conserver son siège en 2010. En 2015, Valérie Pécresse s’impose, également dans une triangulaire, contre Claude Bartolone avec 100 000 voix d’avance. Cet historique électoral montre l’importance de la pression du RN évoquée ci-dessus dans le contexte des triangulaires. En 2021, c’est à l’occasion d’une rare quadrangulaire que Valérie Précesse est largement réélue avec 300 000 voix d’avance sur l’union de la gauche emmenée par le candidat EELV Julien Bayou, après avoir obtenu 500 000 voix de plus que son plus proche concurrent direct, le RN Jordan Bardella, au premier tour. Rien n’indique toutefois que la région Île-de-France présente, dans les contextes de forte mobilisation, un tropisme marqué à droite. En 2017, le candidat centriste Emmanuel Macron était arrivé en tête avec 1,4 millions de voix d’avance sur François Fillon ; en 2012, François Hollande avait dépassé Nicolas Sarkozy. Dans le même temps, l’écart entre LREM et LR s’est maintenu aux élections européennes de 2019, la majorité présidentielle réalisant trois fois le score de l’opposition de droite parlementaire (27,2 % contre 9,28 % des suffrages exprimés).
Le score de la gauche socialiste, lui, connaît une dilution durable. La moitié de ses sympathisants, notamment parmi les classes supérieures et fortement diplômées, s’est ralliée au vote LREM, tandis que la concurrence d’EELV et nouvelles candidatures morcelées à gauche réduisent son ancrage régional (sans pour autant que ces opposants parviennent à se doter d’un socle stable). Pour la gauche socialiste et ses alliés, la perte de la région lors du scrutin de 2015, associée à l’échec profond de la candidature présidentielle de Benoit Hamon, clôturant un cycle de défaites locales sans précédent, ont achevé d’araser le socle social et territorial de ces forces politiques et ont favorisé la dispersion des voix.

La distribution sociospatiale des votes

La région Île-de-France est très spécifique dans le contexte français. L’intensité de la polarisation sociale y est plus élevée que dans les autres régions. Dans le même temps la part de la population immigrée ou descendante de migrants y est plus élevé que dans la France métropolitaine. Pour analyser la distribution spatiale des résultats électoraux, nous utilisons une méthode descriptive multivariée nommée ACP. Cette méthode permet de faire apparaître les principales oppositions et similarités entre les variables et les territoires. Plusieurs axes sont décrits. Ils sont tous orthogonaux les uns aux autres et rendent compte d’une part décroissante de l’inertie globale des données initiales. Le premier axe, présenté sur la figure a, à gauche, est le plus structurant ; il préserve 56 % de l’inertie initiale des résultats du second tour.
Les zones vertes représentent les espaces ou le vote de gauche, emmené en coalition par les écologiques, est le plus fort. Les espaces en rose associent un fort vote pour la droite parlementaire et une sur-représentation du vote RN. On constate que la polarisation dégagée ne reprend que partiellement une distinction centre/périphérie et demande une analyse plus spécifique. La commune de Paris n’est pas discutée ici dans son hétérogénéité interne, néanmoins elle offre une sorte de concentré en miniature des dynamiques de la petite couronne. L’analyse des zones roses est relativement complexe, ces territoires se distinguant par le faible niveau de vote de gauche. La seconde composante (voir ci-dessous) révèle cependant d’importantes variations dans le vote de droite, alors même que les ancrages des différents votes de gauche sont largement superposés.
Le second axe (figure a, à droite), qui regroupe 39 % de la variance (soit 95 % de la variance totale sur deux axes) rend compte de la polarisation entre la droite et le RN. Cette différence ne s’exprime pas le long d’un gradient centre/périphérie mais d’un gradient est/ouest. A l’ouest de Paris, on trouve les espaces qui sont marqués par un fort vote de droite (Pécresse), alors que les confins nord et sud de la région rejoignent l’est (représenté par le département de la Seine-et-Marne) et sont marqués par une nette surreprésentation du vote FN. Ce ne sont pas ces périphéries qui se distinguent du reste du pays, mais la métropole parisienne qui se distingue nettement de la structure sociale et politique nationale. On constate également que le modèle de la distance spatiale au centre urbain n’est qu’une approximation fragile des structures plus complexes qui demandent à être orientée.
La région Ile-de-France se distingue in fine par son caractère atypique : faible présence de l’extrême droite, haut niveau de diplôme, fortes ségrégations sociales qui caractérise un vote dominant pour les partis au centre du jeu électoral.

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Antoine Jardin, Élections régionales en Île-de-France, 20-27 juin 2021, Groupe d'études géopolitiques, Mar 2022, 30-34.

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