Géopolitique, Réseau, Énergie, Environnement, Nature
Boomerang géopolitique : peut-on encore relever le défi climatique global ?
Issue #2
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Auteurs

Stefan C. Aykut , Amy Dahan

21x29,7cm - 99 pages Numéro #2, Septembre 2022

Écologie de guerre : un nouveau paradigme

Le 28 avril 2022, deux mois après le début de l’invasion russe en Ukraine, le Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, se fait bombarder à Kiev par la Russie, quelques heures après avoir rendu visite au Président Poutine à Moscou. Depuis plusieurs semaines, la guerre a pris pied au cœur de l’Europe. Nous sommes confrontés aux images des massacres de Boutcha, celles des ruines de Marioupol et du Donbass, des millions de réfugiés ukrainiens. Or, en dépit des guerres des Balkans, de l’Irak ou de la Syrie, il nous faut reconnaître – à notre immense et coupable honte – que cet imaginaire de la guerre nous avait quittés, nous, citoyens de l’Europe démocratique. 

Quelques mois auparavant, à la cérémonie d’ouverture de la COP26 de Glasgow en novembre 2021, Boris Johnson à la fête, enfourchant les sirènes de Davos, appelait au ré-enchantement du capitalisme devant un parquet de chefs d’État et de gouvernement : « Dans cette salle, nous pourrions déployer des centaines de milliards, cela ne fait aucun doute. Mais le marché dispose de centaines de milliers de milliards et il s’agit maintenant de travailler ensemble pour aider nos amis à décarboner » 1 . Les amis en question, les multinationales des fossiles, du numérique, des vieilles ou des smart technologies – dont certaines (Shell, Apple, et autres Walmart…) affichent un chiffre d’affaires supérieur au PIB de bon nombre d’États – sont censés investir massivement pour décarboner l’économie mondiale et relever le défi climatique. Or on sait ce qu’il en est pour le moment : des décennies d’efforts en mobilisant différentes grammaires du marché, des engagements volontaires à l’idée fixe d’un prix unique du carbone, jusqu’aux tentatives de ‘dérisquer’ les investissements verts pour réorienter les épargnes privées, n’ont jamais produit les effets escomptés. Les efforts politiques, les instruments économiques se sont avérés insuffisants, ils manquent fondamentalement le réel 2

On n’est plus, si tant est qu’on l’ait jamais été, dans l’optique d’une transition ordonnée, graduelle, facilitée par un consensus global, vers un monde vert. Pourtant cette illusion et quelques autres sur lesquelles nous revenons ici ont tacitement accompagné depuis trois décennies la gouvernance globale et le cadrage même du problème climatique. L’invasion russe de l’Ukraine fait brutalement voler en éclat ces illusions, et son onde de choc met à nu les contours de dynamiques désordonnées et inégales, opérées par des forces contradictoires, dans un paysage très conflictuel. L’impensé géopolitique de la gouvernance climatique nous revient comme un boomerang aujourd’hui, exposant les fragilités d’une construction qui a tout misé sur la force civilisatrice des marchés et les vertus d’une coopération internationale large, quasi-universelle. 

L’impasse de la gouvernance climatique se conjugue aussi avec de grandes difficultés dans le fonctionnement démocratique des États de l’Ouest : partout se manifestent l’incapacité de se mettre d’accord au niveau national, la montée des populismes (agissements anti-démocratiques de Trump aux États-Unis ou de Bolsonaro au Brésil, scores croissants de l’extrême droite, notamment en France ou en Italie, manifestations violentes anti-vax, campagnes anti-éoliennes), mais aussi l’explosion des colères sociales dans plusieurs pays d’Europe et ailleurs. Le rêve de dissoudre les inégalités de développement à l’échelle de la planète et les inégalités sociales à l’échelle des États-nations par les seules vertus du doux commerce et de l’économie de marché n’a jamais paru aussi vain.

Alors, comment caractériser notre moment présent, qu’est-ce qui est précisément en crise aujourd’hui, comment imaginer pouvoir encore relever le défi climatique ? C’est à ces questions que cet article veut tenter de commencer à répondre.

Un monde incertain et éclaté face au drame climatique

Au tournant du 21ème siècle, le changement climatique paraissait aux esprits les plus lucides et informés sur cette question le défi majeur des temps à venir. À l’alerte des projections de hausses de température des climatologues à l’horizon de la fin du siècle, répondaient les divers scénarios à moyen et long terme des économistes du groupe 3 du GIEC ou des think tanks spécialisés. Mais, paradoxalement, l’imaginaire de la prise en mains du péril climatique a été très longtemps isolé des problèmes (et des investissements) de politiques industrielles, énergétiques et économiques, tant globales que nationales, indispensables pour relever ce défi. C’est le sens même de notre thèse sur l’existence d’un schisme de réalité dans la gouvernance globale du climat, et de notre appel à une reterritorialisation des politiques climatiques à toutes les échelles 3 . Quant aux fractures suscitées par l’explosion des inégalités sociales et aux autres problèmes environnementaux (biodiversité, eau, sols, pollutions etc.) dans les divers territoires ou mers de la planète, ils ont été aussi longtemps séparés de la crise climatique. Sur ce dernier front, néanmoins, les débats autour de la notion d’Anthropocène ont beaucoup modifié la perception et les frontières du problème climatique, devenu le signe d’une nécessaire et profonde transformation écologique des rapports sociétaux à la Nature, à la Planète et à ses ressources. Même les économistes du courant dominant ne peuvent plus ignorer la problématique des « limites planétaires ». 

Deux décennies plus tard, il est évident qu’il n’y a pas que le défi des gaz à effet de serre, aussi grave soit-il. Les crises géopolitiques multiples sont à répétition, elles se succèdent et occupent les espaces politiques et médiatiques, accaparent les esprits, supplantant régulièrement l’urgence du défi climatique, retardant sa prise en mains ou l’application de mesures déjà décidées. Parmi ces crises, mentionnons les attaques dramatiques du terrorisme islamiste, du 11 septembre 2001 aux attaques du Bataclan en 2015, les guerres américaines en Irak et Afghanistan, les révolutions de couleur des années 2000, suivies déjà par l’affirmation de la volonté de domination russe, la crise financière mondiale puis celle de l’euro, les révolutions arabes, la guerre en Syrie et les mouvements migratoires qu’elle a déclenché en Europe, enfin, les deux années de pandémie du Covid, et aujourd’hui la guerre en Ukraine. 

Les conséquences du Covid-19 ont été planétaires : mise à l’arrêt de l’économie mondiale, du commerce et des échanges pendant plusieurs mois, menaces sur la souveraineté des nations incapables de produire masques, médicaments, ou certains produits de première nécessité. Un accroissement inquiétant des dettes des États en a résulté. Ceux-ci n’ont d’ailleurs pas toujours su témoigner de capacités à développer des politiques rationnelles, transparentes, en dehors des lobbys divers, suscitant ainsi méfiances vis-à-vis des responsables politiques et parfois des scientifiques. Pourtant, 2020 est la seule année où les émissions des gaz à effet de serre aient jamais baissé, dans l’histoire récente, à la hauteur requise pour atteindre les objectifs climatiques ; l’épisode a donné lieu à des expérimentations importantes dans les rapports au travail, à la mobilité, à la consommation, aux sociabilités dans les territoires, etc., sans toutefois que les politiques ne veuillent s’en saisir pour les mettre en débat ou les inscrire dans un quelconque projet de transformation écologique de nos sociétés et modes de vie. 

La guerre criminelle en Ukraine provoque, elle, chocs sur les prix de l’énergie, chocs sur le prix des céréales, inflations ; elle charrie des menaces de crise alimentaire et de faim dans plusieurs régions du monde. Elle met les enjeux d’indépendance énergétique de l’Europe à l’agenda, ouvrant sans doute une fenêtre d’opportunité pour la réduction des fossiles, mais aussi pour lancer de nouvelles explorations, s’orienter vers d’autres exportateurs de fossiles. De fait, la fenêtre ne s’ouvre pas, ou si peu. Nulle part n’a émergé encore un discours churchillien, appelant les peuples ou les nations à se saisir de cet électrochoc pour nous engager dans la voie de la sobriété, seul moyen de faire progresser tant l’objectif stratégique du climat que l’objectif tactique de l’assèchement du budget de guerre russe. Au terme d’un été marqué en Europe par la guerre et des vagues successives de canicules, des feux de forêts et des sécheresses inédites, le président Emmanuel Macron a récemment évoqué « la fin des temps de l’abondance et de l’insouciance ». L’Union européenne a présenté un plan d’urgence pour économiser du gaz. En Allemagne, le ministre de l’économie Robert Habeck a appelé à un « grand effort national » et présenté deux paquets de lois pour économiser de l’énergie. Mais pour l’instant, ces mesures et prises de parole restent peu systématiques, parcellaires et en contradiction avec d’autres priorités politiques. On ne perçoit pas de virage résolu et courageux vers d’autres politiques, pas de prise de conscience profonde du drame climatique. La sobriété continue à être considérée comme liberticide et punitive. Et la nouvelle confrontation des blocs accentue encore le besoin de croissance, de sécurité d’approvisionnement, et augmente la consommation de ressources.

Dans ce monde incertain et en crise, on peine à percevoir avec clarté le terrain politique sur lequel se jouera ce drame dans les décennies à venir. Commençons par le cartographier en esquissant les principales lignes de fracture qui s’y superposent actuellement. À l’origine, la principale division dans l’arène climatique fut celle entre pays développés, responsables historiques du réchauffement, et l’ensemble des pays en développement, qui défendaient leur droit à se développer. À cette division initiale se superpose aujourd’hui une seconde qui oppose les grands émetteurs du Nord et du Sud global (Chine, Inde, Brésil) aux pays les plus vulnérables et les petites îles menacées de submersion. Cette deuxième fracture s’est manifestée avec force à la fin de la conférence de Copenhague en 2009, quand un ‘deal’ entre grands émergents et États-Unis esquissait les contours du futur régime climatique : affirmation des enjeux de souveraineté, refus de toute contrainte en termes de réductions et de financements, et mise en avant de contributions volontaires. La COP26 à Glasgow en novembre 2021 a montré que ce compromis entre grands émetteurs du passé et du futur, qui permet aux uns de gagner du temps sur leur transition et aux autres de se défausser en termes de financements, est désormais un axe structurant des arènes internationales 4 . Les COPs peuvent toujours continuer, mais quelle importance, quel impact peuvent-elles encore avoir dans ce monde ? Un des arguments majeurs en leur faveur a toujours été que les pays pauvres en développement y ont une voix. Or vu ce pacte de fait, cela est de moins en moins le cas. Les 100 milliards de dollars par an promis à Paris par exemple, somme bien modique comparée aux besoins réels pour l’adaptation et la transition dans les pays du Sud, ne sont toujours pas au rendez-vous. Si les conférences climatiques servent encore à quelque chose, c’est quand elles laissent parfois surgir les impasses et contradictions au cœur des politiques climatiques actuelles. C’est le cas en de rares moments proprement politiques, où, derrière la langue de bois onusienne et la communication incantatoire des cabinets de conseil, se révèlent des tensions profondes entre positions légitimes mais irréconciliables : d’une part, l’urgence climatique absolue défendue par scientifiques, jeunes activistes et pays vulnérables, qui insistent sur la nécessité d’échéances très courtes pour la décarbonation mondiale au risque de paraître ignorer les réalités politiques (par exemple « nous n’avons plus que trois ans pour sauver le climat ») ; d’autre part, la logique de la souveraineté et des grands blocs, qui se targue de prioriser justice et développement au risque de créer de nouvelles injustices en repoussant les transformations nécessaires. Il faut bien reconnaître que si les COPs sont une arène où ces tensions ont pu se révéler, elles se sont montrées structurellement incapables de les résoudre. 

Il ne suffit pas de regarder les arènes onusiennes pour comprendre les politiques climatiques. Celles-ci s’inscrivent aussi dans les réalités géopolitiques de notre monde. Dans les années 1990 et 2000, les États-Unis étaient le plus grand importateur de pétrole au monde, et leur alliance historique avec les pays du Golfe, l’Arabie Saoudite en premier lieu, enfermait le régime climatique dans un paradigme excluant toute discussion explicite sur les ressources énergetique ou les technologies. Aujourd’hui, cette constellation géopolitique se modifie. Des changements rapides, plus subreptices et silencieux que les grandes crises géopolitiques, ont pris le monde de court. Ainsi la révolution des gaz de schiste aux États-Unis n’a jamais été évoquée dans l’enceinte des arènes climatiques. Or, en moins de 15 ans, les États-Unis sont passés de pays importateur pour 60 % de ses besoins en pétrole, à la situation de premier pays producteur de fossiles et même exportateur. Il s’agit d’un facteur très déstabilisant pour le Moyen-Orient, dont les États-Unis se sont partiellement émancipés, et crée un nœud de tensions pour les dynamiques géopolitiques actuelles car cette capacité d’exportation fait des États-Unis un nouveau concurrent de la Russie sur le marché européen du gaz. Autre révolution silencieuse, l’essor fulgurant des énergies renouvelables, solaire photovoltaïque et éolien, en Europe, Chine et ailleurs dans le monde, redessine tout aussi profondément la carte de l’énergie. Cet essor s’est accompagné d’une chute vertigineuse des coûts, atteignant jusqu’à – 85 % pour l’électricité photovoltaïque et – 56 % pour l’éolien terrestre entre 2010 et 2020 5 . En 2020, les parcs photovoltaïque et éolien chinois représentaient chacun 35 % du total mondial. Ces deux secteurs, en augmentation constante, ne représentent encore que 9,3 % de la production d’électricité en Chine (23 % en Union européenne), du fait de la croissance globale de la demande, mais les capacités manufacturières chinoises dans ces secteurs sont énormes. Enfin, la Chine investit dans tous les maillons de la filière (lithium, terres rares, batteries) et préempte des sites lui assurant à terme une disponibilité des ressources nécessaires.

Helen Thompson parle dans ce contexte de « deux géopolitiques de l’énergie » 6 qui se superposent et déstabilisent les repères traditionnels. Il serait naïf d’appréhender ces changements sous l’angle d’une transition douce vers un monde plus stable et coopératif. Au contraire, écrivent Jason Bordoff et Meghan O’Sullivan, « le monde ne peut éviter des bouleversements majeurs alors qu’il transforme l’ensemble du système énergétique, qui est le moteur de l’économie mondiale et le fondement de l’ordre géopolitique » 7 . Les pays pétroliers risquent encore de jouer un rôle incontournable pour des décennies. L’Agence internationale de l’énergie estime qu’au moins jusqu’en 2030, la demande en énergies fossiles croîtra partout sauf en Amérique du Nord, en Europe et au Japon. De plus, la volatilité croissante des prix des fossiles et la pression sur les investisseurs pour réduire leurs actifs dans ce secteur pourraient avoir comme effet pervers d’accroître le pouvoir des gros producteurs comme l’Arabie Saoudite ou la Russie, qui peuvent facilement augmenter leur capacité de production si nécessaire. 

Le boomerang géopolitique

Ce qui caractérise le plus fortement le moment contemporain est la contestation dure et radicale de l’ordre politique issu de la Seconde Guerre mondiale, et même au-delà puisque la domination de l’Occident dure depuis cinq siècles. Ceci est patent dans le cas de la Russie, avec son agression violente contre l’Ukraine, qui prend la forme d’une guerre impériale sous menace nucléaire… Russie dont la population a chuté de moitié depuis le temps de l’Union soviétique et dont le PIB ne dépasse pas celui de l’Espagne, mais qui dispose du premier arsenal d’armes nucléaires du monde et d’énormes réserves de pétrole, gaz, charbon, d’autres matières premières et de céréales, lui permettant d’instrumentaliser la dépendance énergétique de l’Europe et de peser sur les prix mondiaux de ressources premières.

La contestation est également palpable du côté de la Chine. Sa croissance exceptionnelle au cours des années 2000-2010 et la volonté des États-Unis de défendre âprement leur suprématie mondiale ont fait de ce tandem celui d’une rivalité stratégique pour les temps à venir. Désormais premier émetteur mondial avec environ 30 % des émissions de CO2, la Chine a surpassé les États-Unis en 2007, près de 20 ans plus tôt que prévu au début des négociations climatiques. La même année, le président Hu Jin Tao introduit le terme de “civilisation écologique” pour définir une nouvelle philosophie politique du pays, censée s’inscrire dans un grand récit de progrès qui fait succéder à la civilisation agricole ancestrale, la civilisation industrielle instaurée par Mao Zedong, puis la civilisation matérielle impulsée par Deng Xiaoping. Dans une Chine traversée de rivalités entre État et Parti Communiste, entre pouvoir central et pouvoirs régionaux, ce projet unificateur va acquérir sous Xi Jinping une double fonction. A l’intérieur, il se mue en véritable autoritarisme vert 8 , qui permet d’aligner les intérêts techno-politiques du pouvoir avec des sujets environnementaux. Cet environnementalisme coercitif d’État a des visées non environnementales : centralisation du pouvoir, suppression des droits individuels et de la participation publique. La gestion de la dernière vague de l’épidémie Covid-19 à Shanghaï est une illustration sinistre de cet autoritarisme pour le « bien du peuple ».

Sur le plan géopolitique, le projet de civilisation écologique se double d’une opération grandiose pour contrebalancer l’ordre occidental et assurer la sécurité énergétique de l’expansion chinoise. La Belt and Road Initiative (BRI), annoncée en 2013 pour revivifier l’ancienne Route de la Soie et assortie d’un volet « vert » en 2021, devient vite une des plus grandes opérations, en termes d’infrastructures et de programmes de développement, jamais conçue, avec une ambition colossale de commerce et d’échanges 9 . Le corridor économique terrestre se compose en fait de multiples routes terrestres qui d’un côté, partent toutes de la province occidentale du Xinjiang, – là où vit le peuple Ouïgour – et de l’autre, circulent à travers l’Asie centrale jusqu’à la Russie et l’Europe. Ce corridor se double d’une route maritime à travers les côtes de l’Asie du Sud (Pakistan, Birmanie, Ceylan) vers l’Afrique et le Moyen-Orient. Dès 2015, 60 pays font partie de cette initiative ; en 2020, ils sont 130. Le partenariat stratégique avec les pays d’Asie Centrale, riches en pétrole et en gaz, signifie un transport plus sûr de ces ressources, à l’abri des interférences américaines sur les routes maritimes. Ce financement d’infrastructures matérielles (projets énergétiques, chemins de fer, ports etc.), mais aussi de programmes sociaux, d’éducation et de santé, se fait en échange de droits d’usage et d’exploitation de ressources, de mainmise sur les économies locales souvent pour des décennies. Depuis quelques années, les banques d’investissement chinoises affichent des principes verts, comme d’ailleurs leurs homologues occidentales et internationales, et cela inclut les centrales à charbon, mines, barrages hydrauliques et autres détournements de cours d’eau aux conséquences écologiques et sociales souvent désastreuses. Dans le cadre de la BRI, la Chine renforce aussi ses liens avec les pays pétroliers. Citant l’exemple des Émirats Arabes Unis, Li et Shapiro écrivent que dans ce partenariat, la Chine cherche le pétrole et a le numérique, les Émirats cherchent le post-pétrole, et les deux États autoritaires partagent un intérêt pour les nouvelles technologies de surveillance de leurs citoyens 10 . Dans cette nouvelle configuration géopolitique, les enjeux de souveraineté deviennent centraux : de la campagne américaine contre le géant chinois des télécom Huawei à la coupure de banques iraniennes et russes du système de communication bancaire Swift, les tentatives de découpler des parties du globe de certains marchés et services, mais aussi de tisser de nouveaux liens de s’approvisionner ailleurs, redessinent la carte d’une globalisation désormais à géométrie variable, soumise à la primauté du politique. En parallèle, une compétition toujours plus féroce pour les parts de marché, le contrôle des nouvelles technologies, l’accès aux ressources et aux technologies militaires, se déploie et risque de verrouiller la planète dans une dynamique de croissance et d’aggravation permanente.

L’Europe, notre seule béquille

Cette rivalité systémique forme désormais l’arrière-fond géopolitique sur lequel se déroule le drame climatique. Inversement, le climat devient un des terrains sur lequel se joue la confrontation entre modèles politiques et sociétaux. Réussir la décarbonation, reconvertir des secteurs industriels, se positionner sur les marchés du futur, mais aussi diriger le changement social et façonner la société – autant de défis en forme d’épreuves pour déterminer quel modèle sera mieux à même de naviguer dans les eaux troubles de ce 21ème siècle. 

Dans cette compétition, l’Union européenne est aujourd’hui le seul grand acteur qui est à la fois démocratique, doté d’une politique de protection sociale digne de ce nom, et engagé de long terme et de manière crédible en matière de climat. Depuis 1990, elle a baissé ses émissions d’environ un tiers. Selon le Programme des Nations Unies pour l’Environnement, elle est la seule région du monde à avoir atteint et même surpassé son objectif de réduction pour 2020 et être en mesure d’atteindre aussi celui pour 2030 11 . Avec 450 millions d’habitants, elle est la première économie du monde, et ses choix technologiques, de production, de consommation et de modes de vie pèsent au niveau mondial. Autrement dit, l’Europe est notre seule béquille, imparfaite mais indispensable, et si précieuse dans la course pour une planète vivable d’un point de vue écologique, social et politique. 

Toutefois, le chemin à parcourir reste énorme : même si l’Europe n’émet plus que 8 % des émissions GES mondiales, ses émissions par tête s’élèvent toujours à plus de 8 tonnes par habitant, soit quatre fois plus qu’en Inde 12 . En 2019, la nouvelle Commission européenne d’Ursula von der Leyen avait lancé un « Green Deal » européen, qui combinait objectifs climatiques, politiques industrielles vertes et mesures pour une transition juste. Ce projet semble avoir échappé au risque d’un démantèlement complet face au Covid-19 et à la guerre. Il se matérialise aujourd’hui sous forme d’une obligation d’investir au moins 30 % du fonds de reconstruction NextGenerationEU de 800 milliards d’euros (entre 2021-2027) dans l’action climatique. Un mécanisme de « transition juste » de 100 milliards d’euros a été créé pour accompagner les transformations de secteurs industriels et soutenir les régions les plus touchées jusqu’en 2050. Et en juin 2021, L’Union européenne a adopté deux objectifs contraignants : réduire les GES de 55 % jusqu’en 2030 (comparé à 1990) et atteindre la neutralité climatique en 2050. Pour mettre en œuvre ses objectifs, la Commission propose le paquet « Fit for 55 », qui contient des mesures pour inclure de nouveaux secteurs comme le transport maritime, le transport routier et le bâtiment dans le marché de carbone européen et durcir ses quotas, des régulations sectorielles (comme l’interdiction des véhicules neufs à moteur à combustion interne en 2035) et un partage du fardeau entre États-membres.

Malgré la pression des lobbies et une succession de crises depuis plus d’une décennie, l’Europe n’a donc pas, pour l’instant, perdu le cap et fait figure de moins mauvais élève en matière de transformation de son économie 13 . Historiquement, le moteur de cette ambition climatique a été l’action de certains États-membres, mais aussi une volonté de la Commission. Le climat permettait à celle-ci de s’arroger de nouvelles compétences, d’avoir son mot à dire dans des domaines stratégiques comme l’énergie et les politiques industrielles. Mais la guerre en Ukraine a mis à nu les failles de ce modèle d’une cogestion complexe entre Europe et États membres, qui marie volonté de centralisation, concurrence entre égoïsmes nationaux et hégémonie d’une idéologie du libre marché. En excluant de fait toute considération géopolitique, celle-ci a conduit à une dépendance croissante et désormais très problématique au gaz russe. De manière analogue, cette politique risque demain d’exposer l’Europe à de nouvelles vulnérabilités face à une Chine superpuissance des renouvelables, des batteries et terres rares. En effet, le Danemark et surtout l’Allemagne ont été à l’avant-garde du développement des renouvelables au début des années 2000. Or, comme l’écrit Daniel Yergin, « ce qui a catapulté le solaire dans le mainstream, c’est le mariage de la politique environnementale allemande avec la prouesse manufacturière chinoise » 14 . Il faudrait ajouter que ce mariage s’est fait aux dépens de l’industrie solaire européenne. Après des plaintes de producteurs européens pour concurrence déloyale en 2012, l’Europe fait alors un choix politique lourd de conséquences, en décidant de ne pas protéger son industrie contre les prix de dumping de producteurs chinois. Soutenus par l’État, ceux-ci pouvaient produire bien moins cher… ce qui permettait de faire baisser les coûts de la transition en Europe, notamment en Allemagne. Du pain béni pour les consommateurs. Pour les producteurs européens en revanche, ce fut un massacre, avec la perte de 50 000 emplois sur plus de 100 000 seulement en Allemagne. Le résultat est une concentration de la production en Chine, qui domine aujourd’hui 70 % du marché du photovoltaïque 15 .

Dans cet aperçu géopolitique, trop partiel, Il y a un sujet d’avenir qu’il nous faut évoquer : l’Afrique. Pour le climat, le temps presse sur ce continent comme ailleurs, puisque c’est la seule partie au monde, où le développement est encore principalement devant nous et qui dispose de beaucoup de richesses naturelles, de soleil, de vent, tout en souffrant d’une insuffisance notoire d’autonomie alimentaire. Aux Nations Unies, près d’une quarantaine de pays de ce continent (et d’Amérique latine dont le Brésil) ne se sont pas associés à la condamnation de l’invasion russe en Ukraine ; ils ont choisi de s’abstenir aux côtés de la Chine et de l’Inde. Depuis plusieurs années, la Chine puis la Russie ont cherché à renforcer leurs liens avec l’Afrique, faisant miroiter des activités économiques et commerciales fructueuses pour les pays du continent, sur des bases très différentes de celles des pays d’Europe anciens colonisateurs. Aujourd’hui, la présence nouvelle de forces de sécurité russes, celle très agressive et efficace des entreprises chinoises, mais également les exportations russes de fossiles, de céréales et d’engrais, bref la complexité des liens d’interdépendances économiques et d’exploitation de ressources entre la Russie et la Chine d’une part, l’Afrique (ou le Brésil) de l’autre expliquent largement ces votes. Alors que l’Europe, la France en particulier, devrait avoir une relation importante à développer avec l’Afrique du fait de sa proximité géographique et des liens linguistiques cela en dépit du lourd passé colonial, elle n’y consacre pas les moyens suffisants. Un exemple parmi tant d’autres : dans le débat sur le bouquet énergétique français, focalisé sur le nucléaire, on n’évoque jamais la nécessité d’intensifier les initiatives avec l’Afrique sur les énergies renouvelables et l’accès à l’énergie. Nous sommes pourtant face à un enjeu stratégique de stabilisation du climat, dont l’Europe doit s’emparer.

Ni ré enchantement du capitalisme, ni mystique de l’État

En Europe comme en Amérique coexistent aujourd’hui deux grandes approches des politiques climatiques. 

Le modèle de la transition douce par les marchés

Le premier modèle est celui d’une transition douce par les marchés, l’innovation et la finance verte qui domine la gouvernance globale et inspire une partie des élites en Europe et aux États-Unis. Ce modèle mise sur le levier des investissements privés et l’action volontaire des entreprises, sur la force de la transparence, du reporting et des taxonomies vertes. C’est le sens de la Glasgow Financial Alliance for Net Zero de Mark Carney, ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, qui se vante de réunir 450 des plus grands investisseurs mondiaux gérant plus de 150 billions de dollars d’actifs financiers. L’initiative repose sur le grand récit d’une « tragédie de l’horizon  » et d’un dysfonctionnement des marchés financiers au cœur de la crise climatique. Cette défaillance serait expliquée principalement par un manque d’informations sur les risques climatiques et des incitations perverses favorisant le court-terme, et pourrait donc être corrigée. Carney propose de combiner obligations de reporting pour les entreprises, taxonomies vertes pour les marchés financiers, et mesures politiques pour « dérisquer » les investissements bas-carbone. Ainsi réformés, les marchés financiers deviendraient les meilleurs alliés de la transition. Ce récit forme la base de ce que Daniela Gabor appelle le « Wall Street Climate Consensus » 16 . Selon cette vision, les grands fonds d’investissements, plus enclins à prendre en compte le long terme, pourraient prendre le devant. La Banque d’Angleterre avec son nouveau mandat environnemental, la Banque centrale européenne avec sa feuille de route climatique et la Commission européenne avec sa taxonomie verte soutiennent cette politique, mais aussi des grands gestionnaires d’actifs privés comme BlackRock et son directeur exécutif Larry Fink.

Cependant, le grand récit qui soutient cette politique est de plus en plus contredit par les faits. En dépit de toutes les initiatives pour créer plus de transparence, des grands discours pour la responsabilité environnementale des entreprises et le désinvestissement, les entreprises fossiles ont le vent en poupe. La reprise post-Covid et la guerre en Ukraine ont même conduit à une nouvelle ruée vers l’or noir, et une explosion des profits des géants miniers et pétroliers. Au premier trimestre de 2022, Shell a réalisé 9,1 milliards de dollars, soit son plus important surplus depuis 2008, et ExxonMobil a doublé ses profits par rapport à l’année précédente. Les « Big Three » des grands gestionnaires d’actifs, loin d’accélérer la transition des firmes dont ils détiennent des actifs, utilisent leur influence pour bloquer tout virage décisif vers la soutenabilité 17 . Par ailleurs, en dehors des champions climatiques de la Sillicon Valley comme Apple, Google et Microsoft, qui voient en la transition bas carbone une série de futurs marchés smart, riches en donées et technologies de surveillance, l’ancienne économie se porte bien et poursuit son chemin. Les lobbies de la « coalition du carbone » continuent à bloquer la transition ou à la ralentir, en empruntant aux stratégies éprouvées de l’industrie du tabac 18 .

Deuxième modèle : Green New Deal ou Grand État vert

Pour sortir de l’impasse d’une économie de la promesse perpétuelle et sans prise sur le réel, des courants de la gauche européenne et étatsunienne défendent aujourd’hui un deuxième modèle : celui d’une transformation keynésienne impulsée par un État fort qui combinerait régulations, investissements stratégiques et politiques sociales – c’est le Green (New) Deal, ou ce que Daniela Gabor appelle le « Grand État Vert ». Cette deuxième approche viserait à atteindre des objectifs écologiques et sociaux par des investissements publics massifs dans les infrastructures et formes de production « vertes » (au lieu du derisking de capitaux privés) et une politique de transition juste. On peine à voir émerger ce Grand État Vert, autant aux États-Unis, où le projet Build Back Better du Président Biden est longtemps resté bloqué au Sénat, qu’en Europe, qui fait certes figure de bon élève en termes d’objectifs et d’investissements verts, mais ne constitue pas un État central et ne peut, dans l’état actuel des choses, investir de manière coordonnée et stratégique sans l’aval des États membres. Le plan climat de Biden, renommé Inflation Reduction Act pour faire passer la pilule auprès de sénateurs démocrates réticents, a finalement été adopté par le Sénat cet été, reposant principalement sur des incitations fiscales et non sur des contraintes ; il est jugé assez encourageant par les experts, puisqu’il prévoit des investissements jusqu’à 360 milliards de dollars dans les renouvelables (ce qui est énorme) et les innovations technologiques et pourrait conduire à une baisse significative des émissions des États-Unis à l’horizon 2030, que certains estiment de 35 à 45 % par rapport à 2005. Néanmoins, le plan autorise toujours l’exploration des ressources fossiles, et l’augmentation des investissements dans la fracturation hydraulique pour la production de gaz et pétroles de schiste 19 . Ce faisant, le paquet législatif reste dans la logique dominante des additions, ou accumulations énergétiques et démontre en creux toute la difficulté de s’engager dans une véritable politique de réduction de la production et de la consommation d’énergies fossiles 20 .

Plus fondamentalement, le modèle du Grand État Vert porte toujours en lui la logique de vouloir substituer une technologie destructrice de l’environnement par une autre, en consommant autant et en imaginant tout remplacer : les renouvelables au charbon, l’ammoniaque au gaz naturel, l’hydrogène au pétrole, etc. Il s’accompagne du risque d’un nouvel extractivisme visant à s’accaparer les ressources nécessaires pour la transition – terres rares, cuivre, zinc, cobalt ou lithium – en particulier dans les pays du Sud. Une telle politique a des limites, comme le montre l’envolée des prix de ces matières premières au cours des dernières années, appelée à se poursuivre selon les prévisions de l’Agence internationale de l’énergie. En d’autres termes, si l’État apparaît aujourd’hui comme une solution pour certains, il s’agit aussi d’un terrain de luttes entre intérêts contradictoires, et d’un acteur profondément ancré dans le paradigme de croissance et de productivisme. L’État joue donc un rôle ambigu dans la transition écologique.

Un dernier point doit nous interroger. Si la crise du Covid-19 et la guerre en Ukraine constituaient des fenêtres d’opportunité pour accélérer la transition bas-carbone, force est de constater que ces opportunités n’ont pas, à ce jour, été saisies. Bien au contraire : dans la crise, les élites politiques et économiques ont plutôt eu tendance à réactiver les anciennes alliances et à recourir à des routines éprouvées, en dépit de l’urgence climatique. On voit ici les limites d’une approche par les marchés et la technologie, mais aussi par les États et les gouvernements. Le possible alignement du problème climatique à un nouveau paradigme géopolitique ne peut conduire à projeter tous les espoirs vers un grand État vert et keynésien. Surtout, il ne suffit pas de dire ce que les gouvernements devraient faire, quels instruments ils devraient mettre en œuvre. Il faut aussi expliquer comment, dans quel monde et sous quelles conditions précises, il serait plausible qu’ils le fassent. 

Articuler politiques structurelles et stratégies subversives 

« Pourquoi la destruction de l’environnement ne déclenche-t-elle pas de prise de la Bastille, pourquoi pas d’Octobre Rouge de l’écologie ? », c’est en ces termes que le sociologue Ulrich Beck s’interrogeait en 2010 sur l’absence de mouvement social pour le climat 21 . S’il était encore parmi nous, il aurait suivi avec grand intérêt, à peine une décennie plus tard, comment la grève d’une écolière suédoise a catalysé l’émergence d’un tel mouvement en Europe, porté par les jeunes de Fridays for Future et d’Extinction Rebellion ; comment la mobilisation contre l’oléoduc Keystone XXL aux États-Unis a posé les jalons du Sunrise Movement pour une politique écologique et sociale ; et comment l’activisme environnemental en Amérique latine et ailleurs dans les pays du Sud a pris de l’ampleur et s’est conjugué avec une critique des modèles de développement extractivistes et destructeurs du climat. Ulrich Beck reliait l’absence d’une mobilisation de masse pour le climat à l’hégémonie d’un discours expert et élitiste, sans lien avec les préoccupations citoyennes et les enjeux sociaux. Il aurait sans doute noté la présence, dans les manifestations de Fridays for Future, du slogan « suivre la science » (follow the science), mais aussi des demandes pour une « transition juste », qui relient enjeux sociaux et écologiques, et font de la réduction des inégalités une question consubstantielle de la lutte contre le réchauffement. 

Au-delà des États et des marchés, les sociétés civiles mondiales sont bien en mouvement et elles se mobilisent pour le climat. Elles le font en manifestant, en engageant des poursuites judiciaires contre des gouvernements et des entreprises, sous forme d’expérimentations locales de nouveaux modes de vie, ou en créant des réseaux économiques de solidarité qui se structurent par le bas. Ainsi, des particuliers, coopératives énergétiques et régies locales dominent les nouvelles installations de renouvelables en Allemagne ; la consommation de viande baisse en France de 10 kg par personne en 20 ans ; la pratique du vélo a connu une poussée supplémentaire durant le Covid et fait de plus en plus concurrence à la voiture en ville, tandis que les ventes de vêtements d’occasion grignotent la croissance de la fast fashion. Bien sûr, ces évolutions posent la question d’une montée en échelles et d’une généralisation au-delà des noyaux de transformation dans les élites éduquées et urbaines. Elles nécessitent d’être conjuguées à des mouvements sociaux classiques et relayées par l’action publique. Toutefois, elles ouvrent déjà de nouveaux horizons en questionnant les dogmes de croissance et d’un développement industriel et consumériste. Au-delà du hiatus flagrant entre objectifs affichés et mesures de mise en œuvre – le fameux « emission gap » – le schisme dans la gouvernance climatique renvoyait historiquement à la manière dont le problème climatique avait été imaginé, pensé, et cadré, à savoir comme enjeu d’environnement, et non de géopolitique, de stratégie industrielle ou de modèle économique et social. Ce cadrage particulier avait conduit à une mise en politique inefficace, en le confiant à des organisations aux mandats restreints, sans prise réelle sur les causes profondes du problème. Aujourd’hui, on observe quelques progrès, notamment sous forme d’un décloisonnement partiel du problème et de sa politisation par des mouvements sociaux, mais aussi de nouveaux hiatus, béants, qui résultent d’une gouvernance par le consensus et l’incantation, qui reposent sur des promesses lointaines, alors que l’ancien monde se perpétue à travers les crises.

Si nous affirmons donc qu’il faut saisir la conjoncture politique actuelle et la convergence possible entre temporalités géopolitiques et climatiques pour réduire notre dépendance aux fossiles, nous croyons qu’il faut changer également de logiciel intellectuel pour penser les politiques climatiques. Il nous semble primordial de combiner d’une part, stratégies structurelles et matérielles, visant à remplacer les infrastructures fossiles, transformer les modes de production et construire de nouvelles filières économiques vertes, et d’autre part, stratégies plus subversives 22 , culturelles et sociétales qui ouvrent les horizons et les imaginations en opérant une mise en cause fondamentale de notre modernité industrielle et son organisation capitaliste globale. À l’heure où, en France, la notion de planification écologique commence à faire débat 23 , où des propositions intellectuelles visent à injecter une realpolitik centrée sur l’État dans la pensée écologique 24 , nous pensons qu’il est important de ne pas uniquement s’adresser aux gouvernements ou se focaliser sur les mesures à mettre en œuvre par le haut. Nous formulons donc quatre propositions pour repenser les politiques climatiques, qui s’adressent autant aux chercheuses et chercheurs qu’aux activistes et aux politiques. 

Premièrement, toute politique est désormais une politique climatique.

Au vu de l’urgence croissante et des effets de plus en plus visibles des bouleversements climatiques en cours, toute décision ou toute non-décision politique, y compris dans des domaines plus éloignés à première vue du cœur du problème, a des conséquences sur notre futur climatique. Il faut les expliciter, ainsi que les liens entre climat et autres enjeux. Par exemple, une politique européenne restrictive en termes de santé globale et d’accès aux vaccins réduit la confiance nécessaire pour construire des alliances Nord-Sud pour un développement bas-carbone. Substituer le pétrole et le gaz russes par des importations d’autres pays tout aussi peu démocratiques risque de nous exposer à de nouveaux boomerangs géopolitiques qui compliqueront encore les politiques climatiques du futur. En d’autres termes, on ne peut séparer les enjeux et mettre les peuples à l’abri du nouveau désordre géopolitique et climatique, comme la plupart des dirigeants européens le promettent aujourd’hui. Il faut clairement énoncer les choix et les risques. Appelons donc de nos vœux des discours churchilliens ou rooseveltiens qui dramatisent les défis et clarifient les options plutôt que des discours rassurants qui nous voilent la face. Il ne suffit pas d’additionner de nouvelles sources d’énergie sans pénaliser les anciennes, sans s’attaquer plus profondément aux causes de notre consommation énergétique. Il faut articuler accélérations et ralentissements, investir dans l’innovation et utiliser la force des marchés pour développer des alternatives, mais aussi viser davantage de sobriété et réduire la frénésie productiviste dans les économies avancées.

Deuxièmement, au lieu de rechercher un consensus de tous, il faut procéder par alliances stratégiques.

Le problème climatique est trop important, trop vital même, pour attendre que tout le monde soit d’accord avant d’avancer. Il ne s’agit pas d’un problème politique classique, pouvant être résolu par un compromis corporatiste entre intérêts divergents, mais d’une question de survie désormais. Au lieu de chercher un juste milieu, il faut clarifier les antagonismes, désigner et isoler des positions moralement inacceptables. Cela veut dire qu’au niveau international, le processus onusien avec sa règle de décision par consensus ne doit plus focaliser toutes les attentions. Nous savons qu’un tel modèle favorise ceux qui ne tiennent pas forcément à obtenir un accord 25 – donc les monarchies pétrolières et autres grands producteurs de fossiles. Puisqu’un changement des règles de vote sous la Convention climat est hautement improbable, il faut désormais aller au-delà de ce cadre. La bonne nouvelle est que la décarbonation dépend sans doute moins de l’existence d’un cadre universel que le supposaient les initiateurs du processus onusien. Longtemps pensée comme un cas type de dilemme du prisonnier (où il est indispensable d’assurer la coopération de tous), elle s’apparenterait de fait plutôt à un conflit distributif entre gagnants et perdants de la transition 26 , où une dynamique lancée par quelques-uns peut entraîner d’autres 27 . Il peut donc être préférable de favoriser l’ambition sur le compromis, et créer des accords plus restreints entre ceux qui sont prêts à aller plus loin sur un sujet. Plus généralement, il faut dissiper l’illusion d’une écologie « non-punitive » qui créerait partout des situations gagnant-gagnant, et mener de front les conflits nécessaires, tout en soutenant les perdants de transformations structurelles là où cela est possible. Enfin, pour les mouvements sociaux, il ne suffit pas d’avoir le meilleur argument et de savoir convaincre. Il importe tout autant de créer des rapports de force favorables à toutes les échelles.

Troisièmement, au lieu d’optimiser des trajectoires imaginaires, il faut s’appuyer sur les dynamiques sociétales existantes.

« La politique n’est pas le calcul d’un optimum, mais l’art du possible » 28 . Ce constat contraste avec l’approche qui a longtemps dominé les débats climatiques et qui consiste à calculer des trajectoires de réduction optimales en termes de coûts, soit par un calcul global entre dégâts du réchauffement et coûts des mesures climatiques, soit par rapport à un objectif politique donné (2° C, 1,5° C). Le choix des mesures politiques suit cette même logique d’efficacité économique. Or, au lieu de rêver imposer encore un prix global du carbone dans le monde entier, ou planifier des transitions optimales sur 50 ans – comment penser que les prochains gouvernements s’y tiendront ? – il importe aujourd’hui de se saisir des opportunités présentes et d’ouvrir progressivement l’espace des possibles. 

Cela signifie placer la focale sur la dimension proprement politique du problème, l’opposition aux lobbies, la construction d’alliances et le soutien sociétal. Les coûts des politiques climatiques par exemple sont moins un problème au niveau agrégé (comme dans les modèles économiques) ; ils importent dans la mesure où ils affectent des populations spécifiques, souvent déjà défavorisées, et accroissent les tensions sociales. Face aux incertitudes profondes relatives aux évolutions géopolitiques et technologiques, la transformation bas-carbone apparaît davantage comme une navigation à vue dans un champ de forces mouvant, ce qui exige bien sûr de fixer des objectifs, mais aussi de s’adapter au terrain, sécuriser les acquis, et déroger éventuellement du chemin le plus direct quand se présentent obstacles ou opportunités pour avancer ailleurs.

Quatrièmement, nous devons raccourcir les horizons et localiser les enjeux. 

Ce dernier point résulte directement des précédents. La recherche d’un consensus global n’est plus, répétons-le, à l’ordre du jour. Il faut agir là où cela est possible, en créant des dynamiques dans les territoires, au niveau national, bien sûr au niveau européen, et dans des initiatives sectorielles internationales. Les objectifs à très long terme peuvent être utiles pour simuler des futurs climatiques, débattre sur des questions de justice climatique ou formuler des revendications juridiques. Mais ils ne sont pas adaptés à l’horizon politique des sociétés démocratiques. Il faut donc raccourcir les échelles temporelles : jouer sur le court et moyen terme. 

En bref, le contexte géopolitique actuel, brutal et incertain, met à nu l’impasse d’une stratégie illusoire focalisée sur la coopération de tous, les marchés et les engagements volontaires, face à l’urgence climatique. À la place, nous préconisons une stratégie politique plus large, qui conçoit la question climatique comme le grand conflit sociétal de notre temps, et considère l’économie, le droit, l’État et ses appareils, et les diverses arènes onusiennes, comme des sous-champs de ce conflit. Les contours de cette stratégie se dessinent actuellement dans différentes luttes et initiatives à travers le monde. Elle confère un rôle clef aux mouvements sociaux et aux sociétés civiles, aux stratégies de pression et à la construction d’alliances stratégiques, y compris au sein de l’État et dans les territoires. Au lieu de tout miser sur les instruments économiques et l’innovation technologique, nécessaires mais insuffisants pour lever les blocages qui persistent à toutes les échelles, les nouvelles politiques climatiques devront s’appuyer sur ces dynamiques sociétales pour avancer.

Notes

  1. PM address at COP26 World Leaders Summit Opening Ceremony, Gouvernement du Royaume-Uni, 1er novembre 2021.
  2. Danny Cullenward, David Victor, Making climate policy work, John Wiley & Sons, 2020.
  3.  Stefan C. Aykut, et al, Gouverner le climat. 20 ans de négociations internationales, Paris, Presses de Sciences Po, 2015.
  4. Aykut, et al. Circles of Global Climate Governance. Power, Performance and Contestation at the UN Climate Conference COP26 in Glasgow, Hamburg, Center for Sustainable Society Research, 2022.
  5. IRENA, Renewable Power Generation Costs in 2020, International Renewable
    Energy Agency, Abu Dhabi, 2021, p.14.
  6. Helen Thompson, « Les deux géopolitiques de l’énergie », le Grand Continent, 31 mars 2022
  7. Jason Bordoff, Meghan O’Sullivan, « Green Upheaval: The New Geopolitics of Energy Essays », Foreign Affairs, n°101, 2022, p. 69.au
  8. Yifei Li, Judith Shapirp, China Goes Green, Polity, 2020
  9. Eric Armando, Comprendre les Routes de la soie de l’énergie, GREEN, nº1,année 1, Paris, Groupe d’études géopolitiques, 2021, p. 90-97.
  10. Yifei Li, Judith Shapirp, La transition écologique chinoise : à quel coût ?,année 1, Paris, Groupe d’études géopolitiques, 2021, p. 116-120
  11. UNEP Emissions Gap Report 2021: The heat is still on. A world of climate promises not delivered, Nairobi, Kenya, UNEP 2021
  12. Toutes les données sont extraits d’Eurostat : https://ec.europa.eu/eurostat/
  13. von Homeyer, et al. « EU climate and energy governance in times of crisis: towards a new agenda », Journal of European Public Policy, 28(7), 2021, p.959-979
  14. Yergin, Daniel. The new map: Energy, climate, and the clash of nations. Penguin UK, 2020, p. 395.
  15. Regional distribution of solar module production. In: statista.com
  16. Gabor « The Wall Street Consensus », Development and Change, 52(3), 2021,p. 429-459.
  17. Golland, et al. « Proxy voting for the earth system: institutional shareholder
    governance of global tipping elements », 2022, URL: https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=4067103.
  18. Cory, et al. « Supply Chain Linkages and the Extended Carbon Coalition », American Journal of Political Science, 65(1), 2021, p. 69-87.
  19. Cf. Entretien avec Laurence Tubiana, Le Monde, Jeudi 11 août, 2022
  20. Fressoz « Pour une histoire des symbioses énergétiques et matérielles », Annales des Mines – Responsabilité et environnement, vol. 101, n°1, 2021, p.7-10.
  21. Beck, « Climate for Change, or How to create a Green Modernity? », Theory,
    Culture & Society, 27, 2010, p. 254
  22. Andreas Malm, Théorie et pratique de la violence du carbone, Politiques de l’interrègne, le Grand Continent, Gallimard, 2022.
  23. De Catheu, Louis et al. (2022), “Un État pour la planification écologique”,Le Grand Continent, 05.05.2022, URL : https://legrandcontinent.eu/fr/2022/05/05/un-État-pour-la-planification-ecologique/
  24. Charbonnier, Pierre (2022), “La naissance de l’écologie de guerre”, Le Grand
    Continent, 18.03.2022, URL : https://legrandcontinent.eu/fr/2022/03/18/lanaissance-de-lecologie-de-guerre/
  25. Fisher, Roger, William L. Ury, and Bruce Patton. Getting to yes: Negotiating agreement without giving in. Penguin, 2011 (original: 1981).
  26. Aklin et Mildenberger « Prisoners of the Wrong Dilemma: Why Distributive Conflict, Not Collective Action, Characterizes the Politics of Climate Change », Global Environmental Politics, 20(4), 2020, p. 4-27
  27. Hale « Catalytic Cooperation », ibid.73-98.
  28. Geels, et al. « The Socio-Technical Dynamics of Low-Carbon Transitions »,Joule, 1(3), 2017, p. 463-479.
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Stefan C. Aykut, Amy Dahan, Boomerang géopolitique : peut-on encore relever le défi climatique global ?, Groupe d'études géopolitiques, Sep 2022, 34-42.

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