Géopolitique, Réseau, Énergie, Environnement, Nature
Planification et économie de guerre face à la crise écologique
Issue #2
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Auteurs

Eric Monnet

21x29,7cm - 99 pages Numéro #2, Septembre 2022

Écologie de guerre : un nouveau paradigme

Les termes de planification et d’économie de guerre sont familiers des historiennes et historiens. Ils décrivent des pratiques et modes de gouvernement présents dans de nombreux pays au cours du 20e siècle. Des années 1930 aux années 1970, ils ont fait l’objet de débats intellectuels considérables – mais souvent oubliés depuis – pour tenter de les définir ou de les lier entre eux. Ils reviennent aujourd’hui à l’aune d’une double interrogation. Tout d’abord le terme de planification est présenté comme une solution possible à la crise écologique par la réorganisation de la production et de la consommation en adéquation avec les objectifs de réduction d’émission carbone et de préservation de la biodiversité. La notion d’économie de guerre y est alors quelquefois apposée (ou sous le vocable de « guerre écologique ») pour signifier que, comme lors d’une guerre, toute l’organisation de l’économie doit être tournée vers un seul objectif : la victoire, seule garantie de survie pour la majorité de la population 1

L’économie de guerre a été convoquée dans un deuxième sens à propos de la crise environnementale pour souligner la coïncidence entre la hausse des prix de l’énergie causée par la guerre en Ukraine et les objectifs climatiques de réduction des émissions carbonées. La politique de réduction des dépenses énergétiques qui se dessine à l’horizon de l’hiver 2022-2023 en raison de la possibilité d’une pénurie d’électricité offrirait l’occasion de modifier nos comportements en phase avec l’impératif écologique. En ce sens, la guerre rencontre l’écologie car elle nous impose de nous passer rapidement d’une ressource dont nous sommes encore trop dépendants, et la sobriété énergétique devient elle-même une condition pour gagner la guerre 2 . Ces deux usages actuels de la notion d’économie de guerre insistent chacun particulièrement sur un des sens que cette notion a prise au cours de l’histoire (les deux n’étant pas contradictoires): la mobilisation totale de la production envers un objectif donné dans le premier cas, et la gestion de la pénurie dans le second. 

Si la planification écologique est certainement une nécessité pour faire face à la crise environnementale actuelle, il me semble toutefois préférable de la débarrasser du vocabulaire d’économie de guerre. La notion d’économie de guerre ne fait sens que comme organisation de court terme, contrairement à la politique écologique aujourd’hui nécessaire 3 . Historiquement, la planification – pensée comme une entreprise de coordination des intérêts avec des objectifs de long terme – s’est ainsi construite comme émancipée de l’économie de guerre et non comme son simple prolongement en temps de paix. Les critiques de la planification – au nom du libéralisme économique – ne cherchaient au contraire qu’à l’assimiler à un état d’économie de guerre (ou de reconstruction). Présenter le combat écologique comme une économie de guerre porte donc le flanc à la critique selon laquelle l’état normal – l’économie de paix – serait un horizon débarrassé de préoccupations écologiques et d’interventions de l’État dans l’économie. 

Si économie de guerre et planification avaient un point commun historiquement, il s’agissait de l’objectif d’augmentation rapide de la production. La planification cherchait la « modernisation » ou la « transition », dans un sens qui consistait essentiellement à accroître la production dans l’industrie, le commerce ou l’agriculture 4 . Aujourd’hui une planification est nécessaire pour coordonner les actions des ménages et des entreprises vers un objectif écologique commun. Si des références à la planification passée font sens pour nous éclairer dans le contexte actuel, il peut surtout s’agir de la justification d’intervention de l’État et la pensée du long terme. Pour le reste, il faut surtout insister sur la singularité des enjeux contemporains, à la fois en termes d’objectifs économiques et écologiques et de pratiques démocratiques. Ce que la planification d’autrefois avait emprunté à l’économie de guerre paraît aujourd’hui inopérant, sauf si on ne veut en retenir que la contingence historique qui les fit coïncider. 

Les relations conflictuelles entre planification et économie de guerre

On cite souvent les mots de l’économiste polonais Oscar Lange – théoricien du « socialisme de marché » et grand contradicteur d’Hayek dans les années 1930 – pour associer planification et économie de guerre. Dans une conférence à Belgrade en 1958 publié dans la revue indienne d’économie, Lange proposait une description adéquate de l’économie de guerre que nous pouvons reprendre ici dans son intégralité : 

Pour l’essentiel, on peut la [la planification] décrire comme une économie de guerre sui-generis. Ces méthodes d’économie de guerre ne sont pas propres au socialisme car elles sont également utilisées dans les pays capitalistes en temps de guerre. Elles ont été développées pendant la première et la deuxième guerre mondiale. […] La centralisation de la disposition des ressources a été entreprise afin d’éviter la production non essentielle, cette dernière étant celle qui n’était pas liée à la poursuite de la guerre. L’allocation des ressources par des décisions administratives en fonction des priorités établies par l’administration et un large recours aux incitations politiques pour maintenir la productivité et la discipline de la main-d’œuvre par des appels patriotiques étaient caractéristiques de l’économie de guerre et ont été utilisés dans tous les pays capitalistes pendant la guerre. Les difficultés commencent lorsque ces méthodes d’économie de guerre sont identifiées à l’essence du socialisme et considérées comme essentielles au socialisme 5 .

Outre le fait de présenter de manière classique les traits essentiels de l’économie de guerre, cet extrait présente de multiples intérêts. Il fait état du lien historique qui s’est forgé dans de nombreux pays entre la planification économique et la guerre, lien dont les contemporains avaient conscience et qui a été documenté rétrospectivement par de nombreux travaux universitaires en histoire 6

. Enfin, et surtout, Lange finit sur une mise en garde visant à ne pas confondre les méthodes d’économie de guerre avec ce que serait vraiment une planification socialiste, de ne pas confondre des moyens passagers de contingence historique et l’essence d’une politique. L’auteur tente donc dans la suite de son texte – contrairement à ce qui en est souvent retenu – de penser une planification qui ne serait pas tributaire de l’économie de guerre mais serait pleinement socialiste. Le socialisme polonais fut un échec sur le plan politique et économique – ce que Lange n’entrevoyait pas en 1958 – mais il est intéressant de souligner que le débat sur le lien essentiel ou non entre économie de guerre et planification parcourait les cercles intellectuels et économique de l’après-guerre dans les pays soviétiques comme dans les pays capitalistes. Ce texte témoigne aussi de l’évolution de la pensée socialiste sur la guerre – évidemment liée à la fin des conflits mondiaux – qui passe par un détachement graduel vis-à-vis de l’idée portée notamment par Otto Neurath lors de la Première guerre mondiale selon laquelle l’économie de guerre était une opportunité pour le socialisme et la planification car elle aurait habitué les citoyens à l’organisation économique non libérale 7

Les promoteurs de la planification en Europe de l’Ouest voulaient également se dissocier de l’expérience de la guerre, seule moyen de légitimer des politiques qu’il fallait associer à la paix et distinguer en outre de pratiques de régimes fascistes ou soviétiques 8 . Les critiques de l’intervention de l’État dans l’économie, défenseurs d’un néolibéralisme qui empruntait au 19e siècle, n’avaient au contraire cesse de critiquer la planification en la ramenant à son statut d’économie de guerre 9 . Louis Baudin, qui présente le pedigree classique de l’intellectuel « néolibéral » du 20e siècle (de la présence au colloque Walter Lippmann de 1938 à l’adhésion à la Société du Mont Pèlerin en passant par le soutien aux régimes autoritaires) présentait ainsi sa forte opposition à la planification d’après-guerre : 

Ces tendances à la socialisation ont trouvé en France un terrain favorable pendant la guerre et l’occupation. […] Il est curieux d’observer qu’un tel système dont nous avons si douloureusement souffert puisse encore être proposé comme idéal. Nous avons connu l’économie de préparation à la guerre (Wehrwirtschaft), celle du temps de guerre (Kriegswirtschaft), voici maintenant l’économie de guerre en temps de paix. Et l’on crie haro sur le libéralisme avec une totale inconscience et une parfaite ingratitude, car on ignore les possibilités qu’il recèle et l’on oublie les bienfaits qu’il a apportés 10

En choisissant d’utiliser les mots allemands Wehrwirtschaft et Kriegswirtschaft, Baudin faisait référence à la théorisation de l’économie de guerre par les juristes et économistes allemands pendant les années 1930 qui insistaient principalement sur l’organisation de l’économie pour exploiter le plus possible la production à des fins militaires. Ces théories eurent une influence considérable non seulement en Allemagne mais aussi aux États-Unis, en France ou au Royaume-Uni 11 . Un élément clé de ces débats était celui de production potentielle de guerre (ou « potentiel économique de guerre »), c’est-à-dire la production maximum qu’une économie pouvait atteindre si toute son organisation était tournée vers la guerre et l’ensemble des ressources – capital comme travail – allouées rationnellement pour atteindre cet objectif. 

De ce bref rappel historique, retenons les tensions qui existèrent dans le passé entre les notions d’économie de guerre et de planification. Si l’histoire les réunit dans les faits au cours de la Seconde guerre mondiale, il fût nécessaire pour les défenseurs de l’intervention de l’État et de la planification après-guerre de rejeter la notion d’économie de guerre qui – outre son association à des régimes politiques dorénavant renversés dans certains pays – ne pouvait que convenir à une organisation de court terme exhortant au sacrifice et non à l’établissement d’une nouvelle forme d’État et de nouveaux objectifs de politique économique. C’est en partie pour contrer la référence à l’économie de guerre que la planification en France construisit sa propre mystique, exaltant l’action publique et la modernisation conduite par la science 12 . Elle était le produit de la rencontre entre des idéaux socialistes (portés par des hommes politiques qui s’étaient forgés une doctrine auprès de la SFIO ou de la CGT pendant l’entre-deux-guerres) et une conversion de l’administration à un nouvel interventionnisme étatique (portée par une croyance en la rationalité de l’action publique et des outils de l’analyse économique, quelquefois en continuité avec des techniques d’administration développée sous Vichy mais en rupture avec le corporatisme conservateur de ce régime) 13 . Alors que les planificateurs socialistes voyaient l’après-guerre comme l’opportunité de créer une nouvelle forme d’organisation collective bien différente de l’horizon guerrier – incarnée notamment par les nationalisations et la création de la sécurité sociale –, la rupture entre la planification et l’économie de guerre se fit au contraire chez les planistes de l’administration par le rejet de la pénurie et l’impératif de reconstruction par la modernisation économique et scientifique. C’est ainsi que la vision de long terme devint partie intégrante de l’idée de planification et que s’imposa, même chez ceux qui refusaient les idées socialistes, le principe selon lequel l’État pouvait ainsi servir de guide au reste de l’économie 14 . Cette conception était en rupture avec celle d’économie de guerre qui ne voyait l’intervention de l’État que comme une exception guerrière, en opposition à l’état normal du monde, c’est-à-dire l’économie de paix portée par les principes du libéralisme économique. L’analogie avec la guerre réapparaissait alors parfois, mais de manière métaphorique, comme dans ce texte d’Etienne Hirsch en faveur de la planification européenne: 

Tout comme un régiment d’infanterie doit savoir qu’à un moment donné il sera soutenu par des chars et des avions, l’industriel qui entreprend de gros investissements doit avoir la certitude qu’il pourra trouver le financement, la main-d’œuvre, les matières premières et leurs débouchés 15 .

Que faire ?

La référence à la planification de l’après Seconde guerre mondiale se justifie aujourd’hui par la reconnaissance d’un objectif économique et social commun qui surpasse tous les autres car il est à proprement parler vital. En ce sens, l’analogie peut sembler adéquate avec l’économie de guerre, elle aussi tournée vers un objectif primordial… mais, elle peut tout aussi bien se faire avec l’économie de l’après-guerre tournée vers la reconstruction rapide du pays. Pourquoi ne pas parler de reconstruction écologique plutôt que de guerre écologique ? La reconstruction d’après-guerre était effectivement vue comme la seule manière de sortir la société de la misère et du rationnement, et la modernisation – l’autre objectif du Plan – le seul échappatoire de ce qui était perçu comme l’effondrement « malthusien » de la civilisation de l’entre-deux-guerres 16 . En France, Jean Monnet parlait en 1946 de « première étape vitale de notre redressement » et de créer « l’outillage économique moderne sans lequel ni puissance ni prospérité ne sont possibles » 17 . Comme aujourd’hui, il y avait un sentiment partagé d’absolue nécessité et la reconnaissance du fait que – malgré ses imperfections – l’État était la forme d’organisation collective adéquat à même de guider la société et éviter la catastrophe. L’historien Tony Judt soulignait à plusieurs reprises ce point dans son étude magistrale sur l’Europe d’après-guerre : 

Ce qu’exprimait en vérité la planification, c’était la foi dans l’État. Dans bien des pays, celle-ci reflétait le sentiment bien fondé, étayé par l’expérience de guerre, qu’en absence de toute autre instance de régulation ou de distribution, l’État seul pouvait protéger l’individu de la misère. Mais l’enthousiasme contemporain pour un État interventionnistes allait bien au-delà du désespoir ou de l’intérêt égoïste 18 .

La planification écologique aujourd’hui doit donc reposer aussi bien sur la pleine conscience du danger que sur la confiance dans la décision publique. C’est pourquoi elle ne peut que reposer que sur une profonde réforme de l’administration, comme celle qui a eu lieu après-guerre, avec notamment la création de ministère technique, la réappropriation de compétences par le secteur public et la création d’instances de coopération 19 . La planification d’après-guerre reposait sur la concertation verticale (au sein d’un même secteur) et horizontale (entre secteurs), entre dirigeants d’entreprises publiques et privées, syndicats, financeurs et administration 20 . Ces structurent de concertation sont aujourd’hui à réinventer. Mais on sait également comment les années 1950-1960, en dépit du développement de ces formes de concertations, peuvent difficilement paraître comme un modèle démocratique pour les sociétés européennes actuelles. La concertation des années 1960 est restée très technocratique 21 . Le défi actuel repose sur la nécessité d’une participation accrue des citoyennes et citoyens aux modes de décision, au niveau local comme au niveau national. Cette participation est en particulier essentielle pour modifier rapidement les habitudes de production agricole et de consommation, et les rendre compatibles avec les objectifs désormais bien connus de limite d’émission de Co2.

Si l’après-seconde guerre mondiale fut bien une période de limitation drastique des flux de capitaux privés pour éviter les déstabilisations financières, elle fut au contraire une période de reconstruction de liens industriels et commerciaux notamment au niveau européen. L’histoire de la planification française ne peut s’écrire sans celle de la construction européenne, dès la CECA en 1951. Aujourd’hui, plus que jamais, nous savons que raisonner au niveau national est bien insuffisant face à la crise climatique. Nous savons aussi que limiter l’entraide financière au seul axe Europe États-Unis (il s’agissait, dans les années 1950, de compenser l’insuffisance des flux de capitaux privés) sans l’étendre aux pays du sud est aujourd’hui une impasse. Il ne peut y avoir de lutte contre le réchauffement climatique sans une aide financière inédite aux pays les plus pauvres. 

Au niveau international comme national, la planification écologique nécessite donc une réorientation des flux financiers. L’histoire nous montre ici qu’il ne s’agit pas ici d’un bouleversement mineur. Cela nécessite un rôle majeur de l’État pour développer le financement nécessaire aux nouveaux investissements par des banques publiques de développement (comme la Caisse des Dépôts ou la Banque européenne d’investissement), une régulation drastique pour interdire au secteur privé le financement international d’activités néfastes et le soutien des banques centrales aux financements prioritaires dans la lutte contre le changement climatique. 

Si l’histoire de la planification peut nous offrir quelques guides pour la politique actuelle, il faut aussi reconnaître combien les différences avec le passé sont criantes. C’est le cas pour notre rapport à la démocratie et à l’international, comme mentionné précédemment, mais aussi pour l’objectif principal même de la planification. La planification des années 1950-1960 a totalement échoué lorsqu’il fut question, non plus de développer la production industrielle et agricole, mais d’organiser la désindustrialisation à partir des années 1970. Le financement public ne fut pas fléché vers une transition industrielle, les politiques de lutte contre le chômage et d’accompagnement à l’emploi furent grandement insuffisantes et les actifs furent revendus à bas prix sans vision cohérente sur le développement économique des régions. Aujourd’hui le démantèlement de certaines activités industrielles polluantes ne peut plus être l’impensé de la planification mais en est au contraire un des objectifs premiers. Recherche, concertation, vision internationale et financement doivent donc aussi s’organiser autour de la prise en charge de ce qu’on appelle pudiquement les « actifs échoués », alors qu’on occulte encore trop souvent les implications humaines et sociales de la fermeture de ces activités. Le coût financier de ces démantèlements est encore incertain mais on sait qu’il sera élevé, et l’organisation financière publique pour les prendre en charge est encore à inventer, dans l’urgence. Selon l’accord de Paris, 33 % des ressources en pétrole, 49 % du gaz et 82 % du charbon doivent être non exploitée, c’est-à-dire laissées dans le sol. La prise en compte économique et financière de ces conséquences n’est pas encore pleinement acquise. Les coûts en termes de changement d’emploi et de démantèlement sont encore mal estimées mais certains 22

D’un point de vue économique, les trois points soulevés précédemment (coopération financière internationale, financement de l’investissement national et actifs échoués) posent en réalité une question similaire : qui doit payer ? Sur ce point également la situation est différente des situations d’économie de guerre, et même d’après-guerre, car l’argent de manque pas aujourd’hui. Il ne s’agit plus de devoir faire de l’épargne forcée comme le prônait Keynes en 1941 pour financer la guerre, ou de compter sur la réapparition miraculeuse de l’épargne caché pendant la guerre, comme espérait les gouvernements européens après 1945(note]Keynes, J.M. (2020 [1940]), Comment financer la guerre, Classiques Garnier.[/note]. Plus que jamais dans l’histoire, il s’agit d’une question de répartition. Cela concerne aussi bien la fiscalité 23 que la finance 24

On peut aujourd’hui imaginer un système où l’investissement dans la transition écologique puisse être financé par de la création monétaire par les banques ou par de l’épargne (sous forme de dépôts ou d’obligations). L’État a un rôle important à jouer pour organiser ce financement mais l’investissement n’a pas besoin d’être de l’investissement public au sens de la comptabilité nationale. Il peut s’agir de banques publiques de développement par exemple 25

Le rôle de l’État est de faire en sorte que ces investissements alimentent véritablement des activités non carbonées et que le financement de ces activités soient sous forme d’actifs sûrs – le faible risque pouvant compenser un faible rendement. La banque centrale peut in fine garantir la liquidité et fiabilité de ce mode de financement, comme elle le faisait après-guerre, éventuellement en garantissant une opportunité de refinancement privilégié pour les prêts environnementaux(note]Monnet, E. (2021). La Banque-providence: Démocratiser les banques centrales et la monnaie. Le Seuil.[/note]. Les questions qui se posent sont celles de la coordination et du caractère démocratique des choix effectués, ainsi que, si la garantie de l’État est apportée à des activités privées, celles des contreparties à demander à ces institutions privées. L’essence de la planification est de coordonner les intérêts et d’éviter que des intérêts privés ne se heurtent à l’intérêt public. 

J’ai dans ce court texte fait appel à l’histoire de la planification et de l’économie de guerre (et de leur relation tourmentée) pour mettre en garde contre l’idée selon laquelle les références à l’économie de guerre pourraient bâtir les conditions de possibilité d’une planification écologique qui serait à même de changer nos modes de production et notre rapport à la nature. 

S’il y a eu historiquement un lien entre l’économie de guerre et l’accroissement de l’intervention de l’État au milieu du 20e siècle, la planification d’après-guerre ne s’est au contraire construite qu’en cherchant à s’émanciper de la référence à l’économie de guerre, perçue comme un moment temporaire et d’exception en attendant le retour à la normalité de l’économie de paix. Si l’on veut penser une planification écologique aujourd’hui, il faut d’abord lutter contre l’idée encore largement répandue (et à laquelle la rhétorique de l’économie de guerre contribue) selon laquelle l’intervention de l’État dans l’économie ne se justifie que comme une expérience transitoire et exceptionnelle imposée par l’ennemi. 

La crise énergétique causée par la guerre en Ukraine coïncide avec une prise de conscience insuffisante et tardive de la nécessité de changer nos modes de production et consommation énergétique. Comme lors de la pandémie de Covid-19, il peut s’agir d’une opportunité pour rendre visible et tangible des politiques de rationnement qui paraissaient inacceptables ou inimaginables quelques mois auparavant. Mais, comme il était illusoire au 20e siècle que la planification de guerre mène automatiquement au socialisme, on se doit d’être sceptique sur l’idée que la crise énergétique actuelle puisse se transformer en prise de conscience salutaire et de changement de modèle à long terme. Il est relativement facile de mobiliser et réunir les intérêts en temps de guerre mais le véritable combat politique et intellectuelle réside dans la définition de la paix, puisqu’il faut s’entendre sur le long terme et la normalité.

Notes

  1. Cet argument, sous diverses formes, est souvent employé dans les médias par des politiques, journalistes ou activistes, sans être pour autant clairement revendiqué ou précisément défini. Un livre à succès en France a repris récemment en ce sens le terme de « guerre écologique » : Clément H. (2021), Journal de guerre écologique. Fayard, 2020. Dans un tout autre style, Bruno
    Latour, Nikolaj Schultz se donnent au contraire comme objectif de « clarifier » l’état de guerre écologique. Latour, B., & Schultz, N. (2022). Mémo sur la nouvelle classe écologique: Comment faire émerger une classe écologique
    consciente et fière d’elle-même. Empêcheurs de penser rond
  2. Charbonnier P. , « La naissance de l’écologie de guerre » ; Grand Continent, 18 mars 2022, https://legrandcontinent.eu/. Mike Davis avait formulé un argument relativement similaire pour signifier que les contraintes sur la consommation aux États-Unis pendant la Seconde guerre mondiale avaient été un élément de victoire et qu’elles pouvaient servir de modèle à la cause écologique : Davis, M. (2008). « Ecologie en temps de guerre. Quand les États-Unis luttaient contre le gaspillage des ressources ». Mouvements, (2), 93-98.
  3. Voir aussi, en particulier sur le lien entre économie de guerre et court terme,
    Monnet, E. (2022) « Economie de guerre et écologie : les risques de l’analogie » L’Economie politique n°95, août, p.94-102.
  4. Cet objectif était tributaire de l’association entre hausse de la production, liberté politique et puissance géopolitique et donc du paradigme de la croissance économique. Voir Schmelzer, M. (2016). The hegemony of growth: the OECD and the making of the economic growth paradigm. Cambridge University Press. Bivar, V. (2018). Organic resistance: The struggle over industrial farming in postwar France. UNC Press Books. Charbonnier, P. (2020). Abondance
    et liberté: une histoire environnementale des idées politiques. La Découverte.
  5. Lange, O. (1958). « The Role of Planning in Socialist Economy ». Indian Economic Review, 4(2), 1–15. [nous traduisons].
  6. Voir en autres, comme introduction à cette littérature, Milward, A. S. (1979).War, economy and society, 1939-1945. Univ of California Press; Harrison, M. (Ed.). (2000). The economics of World War II: six great powers in international comparison. Cambridge University Press. Patel, K.K, (2016), The New Deal: a global history, Princeton, NJ: Princeton University Press. Tooze, A., & Martin, J. (2015). “The economics of the war with Nazi Germany”. In The Cambridge History of the Second World War, 3, 27-55.
  7. Neurath, O. (1916). “War Economics”, in Cohen, R & Uebel,T. (eds), Otto Neurath: Economic Writings 1904-1945, Kluwer, p.153-199
  8. Voir par exemple, dans le cas de la France, Fourquet, F. Les Comptes de la
    Puissance. Encre Recherches, 1980.Rousso, H. (1985). Le Plan, objet d’histoire. Sociologie du travail, 239-250 ; Monnet, E. (2018). Controlling Credit: Central Banking and the Planned Economy in Postwar France, 1948 1973. Cambridge University Press, chp.1.
  9. Voir Monnet, E. (2022) « Economie de guerre et écologie : les risques de l’analogie » l’Economie politique n°95, août
  10. Cité in Badel, L. (1999). Un milieu libéral et européen: Le grand commerce français 1925-1948. Comité pour l’Histoire économique et financière, chp. IX §54 URL : https://books.openedition.org/igpde/2225. La référence originale est Louis Baudin, « Servitude ou liberté économique », Pour une économie libérée, Paris, 1946, p. 14-1.
  11. Sur ces débats et leur influence, voir Oualid, W. « Les débuts de l’économie de guerre en France. » Revue d’économie politique 54.2 (1940): 185-215 ; Spiegel, H. W. (1940). Wehrwirtschaft: Economics of the Military State. The American Economic Review, 30(4), 713–723. ; Kaldor, N. (1945). The German war economy. The Review of Economic Studies, 13(1), 33-52. Thiveaud, J.-M. et Feltesse V., “ L’ère Des Tyrannies et l’économie de Guerre : Naissance d’une Théorie (1930-1940).” Revue d’économie Financière, no. 16, 1991. Abelshauser, W. (1999). Kriegswirtschaft und Wirtschaftswunder. Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte, 47(4), 503-538. Ces quelques articles offrent une introduction
    à une littérature constituée de dizaines d’ouvrages dans plusieurs langues.
  12. Gaïti, B. (2002). Les modernisateurs dans l’administration d’après-guerre l’écriture d’une histoire héroïque. Revue française d’administration publique, no 102, p.295-306
  13. Margairaz, M., (1991). L’État, les finances et l’économie. Histoire d’une conversion 1932-1952. 2 volumes. Comité pour l’histoire économique et financière de la France. Margairaz, M. (2009). « Les politiques économiques sous et de Vichy ». Histoire@ politique, (3), 93-109
  14. Hirsch, E. (1962). French planning and its European application. J. Common Mkt. Stud., 1, 117. ; Andersson, J. & Prat, P. (2015). « Gouverner le « long terme »: La prospective et la production bureaucratique des futurs en France. » Gouvernement et action publique, OL4, 9-29.
  15. Hirsch, op.cit, p.122 Ingénieur, résistant et proche de la SFIO, Etienne Hirsch présidait le Commissariat général au Plan de 1952 à 1959. Il présida ensuite jusqu’en 1961 la Communauté européenne de l’énergie atomique (Euratom)
  16. La critique du malthusianisme économique et démographique d’avant-guerre
    s’insérait dans la continuité de politiques vichystes. Cf Margairaz M. (2009)op.cit
  17. « Première étape vitale de notre redressement « , in Le Monde, 3 juin 1946
  18. Judt, T. (2018). Après-guerre: une histoire de l’Europe depuis 1945. Fayard/
    Pluriel. P.64.
  19. Voir les pistes développées dans France Stratégie (2022) « Soutenabilités ! Orchestrer et planifier l’action publique » Rapport. Durand C. et Keucheyan R.« L’heure de la planification écologique », le Monde Diplomatique, mai 2020
  20. Une partie des paragraphes ci-dessous reprend le texte suivant : Monnet E.,« Planification écologique », Le Monde, 27 mai 2022
  21. Voir, à propos du volet financier de la planification, Monnet E. (2018), op.cit.
  22. Bos, K., & Gupta, J. (2019). Stranded assets and stranded resources: Implications for climate change mitigation and global sustainable development. Energy Research & Social Science, 56, 101215. Caldecott, B. (Ed.). (2019). Stranded
    Assets: Developments in Finance and Investment. Routledge.
  23. Chancel, L. (2022). Insoutenables inégalités-Pour une justice sociale et
    environnementale. Les petits matins
  24. Offer, A. (2022). Understanding the Private–Public Divide: Markets, Governments, and Time Horizons. Cambridge University Press.
  25. C’était d’ailleurs le cas après 1945, cf E.Monnet 2018, op. cit, chp.6
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Eric Monnet, Planification et économie de guerre face à la crise écologique, Groupe d'études géopolitiques, Sep 2022, 50-54.

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