Bulletin des Élections de l’Union Européenne
Élections régionales en Bourgogne-Franche-Comté, 20-27 juin 2021
Issue #2
Défilement

Issue

Issue #2

Auteurs

Dominique Andolfatto

21x29,7cm - 167 pages Numéro 2, Mars 2021 24,00€

Élections en Europe : juin 2021 – novembre 2021

Les 20 et 27 juin 2021 ont eu lieu les septièmes élections régionales depuis les lois de décentralisation de 1982 et 1985 qui ont fait des régions — issus de regroupements successifs de départements opérés au fil des XXe et XXIe siècles — des collectivités territoriales administrés par des conseils régionaux élus au suffrage universel direct 1 .
Dernière en date, la loi « Notre » de 1985 (« loi portant nouvelle organisation territoriale de la république ») a redécoupé la France continentale en 12 régions, fusionnant notamment les anciennes régions de Bourgogne et de Franche-Comté 2 .
Quelle analyse faire de ces élections dans cette région du centre-est de la France, cadre dans lequel elles étaient organisées pour la deuxième fois ?
Trois points principaux — appuyés sur diverses données et cartes — sont abordés : l’offre et la campagne électorales ; la flambée de l’abstention ; les audiences électorales et leurs évolutions.

Listes en présence et campagne sans relief

Sept listes étaient en compétition pour ces élections en Bourgogne-Franche-Comté (BFC) contre dix en 2015. Les voici, succinctement présentées, de gauche à droite.
D’abord, deux listes d’extrême gauche. La première étiquetée LO (Lutte Ouvrière) est conduite par Claire Rocher, infirmière au CHU de Dijon, militante de ce parti de longue date, et déjà tête de la liste du même courant politique en 2015. La seconde est conduite par Bastien Faudot, conseiller municipal de Belfort. Elle associe différentes formations politiques dont LFI (La France insoumise) et GRS (Gauche républicaine et socialiste), micro-parti issu de l’aide gauche du PS (Parti socialiste) et de l’ex-MRC (Mouvement républicain et citoyen, qui fut fondé et longtemps animé par Jean-Pierre Chevènement, plusieurs fois ministre mais aussi figure régionale 3 ) dont B. Faudot est issu (Tenoux 2021). Faute d’audience suffisante au premier tour (voir la figure a), ces deux listes n’ont pu se maintenir au second tour, ni même fusionner avec d’autres listes pour celui-ci 4 .
La troisième liste est emmenée par la présidente sortante du conseil régional, Marie-Guite Dufay (PS), cadre retraitée de Pôle emploi. Présidente de la région Franche Comté, où elle a succédé à Raymond Forni (PS) en 2008 (elle était aussi adjointe au maire de Besançon), Marie-Guite Dufay est devenue la première présidente de BFC en 2015. Elle se retrouve logiquement à la tête d’une liste classique d’union de la gauche en 2021 (socialistes, communistes, radicaux de gauche). Lors du second tour, cette liste a intégré des candidats issus d’Europe Ecologie-Les Verts — quatrième liste à ces régionales — qui a dépassé les 10 % lors du premier tour et aurait pu se maintenir mais a donc préféré le choix tactique d’une fusion avec la gauche. Cette liste est conduite par Stéphanie Modde, ancienne élue régionale de Bourgogne (2004-2015) et municipale de Dijon (2008-2020). Mais, dans les deux cas, les listes écologistes autonomes que S. Modde avait animée — en 2015 (au plan régional) et 2020 (à Dijon) — n’avaient pas atteint les 5 % des suffrages exprimés, ce qui n’avait pas permis leur qualification pour les seconds tours, compte tenu des règles électorales en vigueur. Cela explique aussi que la région ne comptait donc pas de conseillers écologistes sortants. Ce double échec se trouve donc surmonté en 2021.
La cinquième liste est celle de La république en marche (LREM), ou « majorité présidentielle ». Elle est conduite par Denis Thuriot, avocat, ancien adhérent du PS et maire de Nevers (33 000 habitants) depuis 2014. Mais il a gagné cette mairie contre l’équipe socialiste sortante et avec l’appui de la droite et du centre. Il s’est rapproché d’Emmanuel Macron et de LREM dès 2016. Ayant engrangé 11,7 % des suffrages exprimés au premier tour, cette liste s’est maintenue pour le second.
La sixième liste est celle de Gilles Platret, maire de Chalon-sur-Saône (45 000 habitants) depuis 2014. Ancien du RPR, il est membre des Républicains (LR), composante principale de la liste qu’il anime pour les régionales de 2021, également soutenue par l’UDI (Union des démocrates et indépendants) et DLF (Debout la France), parti qui avait présenté sa propre liste en 2015.
La septième — et dernière liste — est celle du Rassemblement national (ex-Front national). Elle est animée par Julien Odoul qui, après avoir milité au PS, au Nouveau Centre puis à l’UDI, a rejoint le FN en 2015. Il est élu conseiller régional de Bourgogne-Franche-Comté cette même année, la liste régionale du FN étant alors animée par Sophie Montel qui rompra avec le FN en 2017 pour rejoindre brièvement « Les Patriotes » de Florian Philippot. En 2021, c’est donc Julien Odoul qui reprend le leadership du RN pour les élections régionales. Il deviendra également l’un des porte-parole (national) du RN aux lendemains des élections régionales.

a • Les listes en concurrence lors des élections régionales de 2021 et leur audience (en pourcentages des suffrages exprimés)

Dans un contexte dominé par l’épidémie de Covid-19, la campagne pour les élections régionales, avec ses enjeux spécifiques, n’a guère suscité l’intérêt des électeurs : un sondage de l’Ifop — de juin 2021 — indique que ce scrutin n’a intéressé que 24 % des électeurs (contre 41  % lors des municipales de 2020 ou 72 % lors de la présidentielle de 2017) (Coulange et Manternach, 2021). Il est vrai que les attentes à la fin du printemps 2021 étaient ailleurs après des mois de crise sanitaire et de restrictions des libertés publiques, partiellement levées à compter de mai 2021 (Patriat, 2021).
Au fond, il a toujours existé des difficultés à faire exister les régions politiquement… d’autant plus que l’élection est organisée au niveau des départements. Une étude relative à la Lorraine le montrait par exemple en 2010, ce qui n’exclut pas certains déterminants territoriaux du vote même si ceux-ci sont dominés par la nationalisation des comportements électoraux (Andolfatto 2011). Cela s’explique parce que les identités des régions — dont la carte a été redessinée en 2015 — tout comme leur rôle institutionnel demeure faibles. Ainsi, la scène politique régionale n’a guère d’existence et les élus — bourguignons et francs-comtois en l’occurrence (l’absence de qualificatif est en soi révélateur) — n’ont pas vraiment cherché à la faire exister depuis 2015. Bien au contraire, les nouvelles « grandes régions » ont plutôt réveillé une sorte de « patriotisme » de la part des régions qui ont été supprimées, alimentant des concurrences stériles, et parasitant l’affirmation des régions nouvelles. Cette situation a marqué tout particulièrement la région BFC, excitant notamment la concurrence entre Besançon et Dijon. Dès lors, la nouvelle « grande région » n’a pas vraiment trouvé de légitimité populaire. De façon plus structurelle, la place des régions dans l’organisation administrative française — comme leur part dans les dépenses publiques — reste limitée, même si celle-ci tend à s’accroître. En 2020, les régions — toutes confondues — ont représenté moins de 18 % des dépenses des collectivités territoriales (et moins de 9 % des dépenses de l’Etat).
Cela étant, au cours de la crise sanitaire, la présidente du conseil régional de BFC s’est illustrée — et sans doute fait connaître du grand public qui, pour beaucoup, l’ignorait — par des commandes de masques qui l’ont opposé au préfet de région et à l’Agence régionale de santé du Grand-Est, réquisitionnant ces commandes à leur arrivée à l’aéroport de Bâle-Mulhouse (de Lavergne 2020 ; Tenoux et Rof 2020). En un sens, cela témoigne de l’impréparation et de la confusion qui a régné au début de la crise sanitaire. Cela dévoile aussi des tensions qui ont existé — voire subsistent — entre l’administration d’Etat (et un modèle jacobin), d’une part, et les administrations territoriales et les élus locaux, d’autre part.
Quelques semaines avant les régionales, la présidente du conseil régional de BFC prenait également la parole dans différents médias nationaux sur la question de l’euthanasie, à la suite de la mort (par suicide assisté en Suisse) d’une ancienne personnalité politique de Franche-Comté, dont elle était proche, Paulette Guinchard-Kunster, qui fut députée du Doubs et secrétaire d’Etat dans le gouvernement Jospin. Marie-Guite Dufay appelait notamment à faire « évoluer la loi [qui] n’est pas suffisante pour honorer les volontés de celles et ceux, lucides, qui souffrent et se savent condamné » (Dufay 2021).
En dépit de ces prises de position ou de ces actes — pour importants ou symboliques qu’ils soient —, il semble bien difficile de parler de l’existence d’une scène politique régionale bourguignonne et franc-comtoise. La campagne a d’ailleurs plus été dominée par des spéculations en termes d’audience (du RN en particulier) et des tractations réelles ou supposées entre organisations — les écologistes vont-ils rejoindre la liste Dufay au second tour ? La liste LREM va-t-elle se maintenir à ce même second tour ? — beaucoup plus que par des enjeux territoriaux ou de politiques publiques. Ce contexte contribue à expliquer finalement un nouveau record d’abstention.

b • L’évolution de l’abstention aux élections régionales (1986-2021) (en pourcentages des électeurs inscrits)

Flambée de l’abstention

Un niveau historique d’abstention constitue la première caractéristique des élections régionales de 2021, tant au niveau national (66,7 % des inscrits au premier tour) qu’au niveau bourguignon et franc-comtois (65,1 %). Autrement dit, le scrutin n’a motivé qu’un électeur sur trois. Ce niveau d’abstention a progressé de façon discontinue depuis que les conseils régionaux sont élus au suffrage universel direct (voir le figure b). Il avait déjà atteint un record en 2010 avant de reculer légèrement en 2015. Il est vrai que les élections régionales de 2015 s’étaient inscrites — au moins partiellement — dans une logique de scrutin intermédiaire sanctionnant la coalition politique au pouvoir (et, en l’occurrence, la politique de François Hollande). Cela avait relancé la participation. Cependant, dans un contexte de grande confusion politique, après les attentats islamistes de 2015, c’est aussi la crainte que le Front national ne s’empare d’exécutifs régionaux — notamment en BFC où une victoire du FN était annoncée 5 — qui avait plus sensiblement relancé la participation au second tour de 2015 (61,1 % en BFC, soit une abstention de 38,9 % des inscrits). Entre les scrutins de 2015 et 2021, l’abstention a donc fortement augmenté : + 26 points (en BFC), soit une augmentation de 67 % par rapport à son niveau de 2015. Des raisons de fond et plus conjoncturelles l’expliquent.
Les explications de l’abstention aux élections régionales que formulait Pierre Bréchon lors des mêmes élections dix ans plus tôt pourraient être intégralement reprises : « D’une part, la plupart des régions ne correspondent pas à des lieux fort d’identification pour leurs habitants, les élus régionaux ont des compétences encore assez limitée, dans une France encore très jacobine et leur action est mal connue (…). D’autre part, on observe une tendance à l’augmentation de l’abstention à presque tous les scrutins depuis la fin des années 1980 » (Bréchon, 2011, p. 44).
A ce manque de reconnaissance institutionnelle et à cette crise démocratique, il faut donc ajouter les effets plus conjoncturels de l’épidémie de Covid-19, les interrogations suscitées par la gestion de celle-ci sans oublier la peur engendrée par cette épidémie et étonnamment cultivée par les autorités. L’abstention avait déjà été très importante lors des municipales de 2020. En outre, en BFC la mortalité du fait de l’épidémie de covid-19 a été plus importante qu’en moyenne nationale (voir figure c). Pour autant l’abstention aux régionales en BFC a été légèrement inférieure à celle que traduisent les résultats nationaux du scrutin. Les variations de celles-ci sont même loin d’être négligeables selon les départements. La Haute-Saône et, secondairement, la Côte d’Or sont les départements les plus participationnistes. Mais difficile d’y voir un effet de la ruralité — et d’une sorte de contrôle social sur les comportements électoraux — car celle-ci caractérise aussi d’autres départements (et ces deux départements sont également très urbains). A l’inverse, la Saône-et-Loire et le Territoire-de-Belfort sont les plus abstentionnistes. L’explication de ces différences demeurent difficile : sans doute le sentiment d’appartenance des deux derniers départements à la grande région BFC est-il plus faible que dans le cas des deux premiers (Haute-Saône et Côte d’Or). Le Territoire-de- Belfort paraît également davantage tourné vers l’Alsace tandis qu’une large partie de Saône-et-Loire est — économiquement — liée à la région lyonnaise.
Ces données ne prennent pas en compte la mortalité du fait de l’épidémie de Covid-19 dans d’autres institutions que l’hôpital ou à domicile (faute de données régionales publiées). Au niveau national, ces décès hors hôpital augmentaient de 23 % le niveau de la mortalité du fait de l’épidémie de covid-19 au 30 novembre 2021.

c • Taux de mortalité hospitalier du fait du Covid-19 pour 10 000 habitants

Analyse des résultats : trois pôles qui s’opposent

Le graphique 3 présente les résultats d’une analyse en composante principale (ACP) basée, pour chaque liste, sur les scores obtenus dans chaque commune. Les coordonnées des points sont les positions moyennes respectives de chaque liste sur les deux premiers axes de l’ACP. Ce graphique rend compte de plus des deux tiers de la variance du tableau complet de tous les scores (68%). Il résume donc bien les principales oppositions à l’œuvre durant ce scrutin.

La première dimension (axe horizontal ; 37 % de la variance) oppose la liste LR à toutes les autres mais, plus particulièrement à la liste Dufay. La seconde dimension (axe vertical ; 31 % de la variance), presqu’aussi importante que la première, oppose la liste RN à toutes les autres mais spécialement à la liste Dufay. Autrement dit, on aurait trois électorats principaux (extrême-droite, droite libérale, gauche), non pas alignés sur la classique échelle droite-gauche, mais disposés comme les trois sommets d’un triangle équilatéral, c’est-à-dire équidistants les uns des autres. Curieusement, les écologistes se trouvent à l’orthocentre de ce même triangle, c’est-à-dire quasiment à égale distance des trois autres électorats.
Pour comprendre cette disposition singulière, une enquête approfondie serait nécessaire, comme le faisait A. Siegfried (2010) 6 , en analysant les caractéristiques sociologiques et les traditions politiques de chacun des espaces dominés par ces quatre électorats. Il importe aussi de mesurer les dynamiques respectives de ces électorats.

d • Analyse en composante principale : les oppositions principales lors du vote du 1er tour des élections régionales de 2021 en BFC (scores des listes par commune)

Analyse des résultats : la chute des audiences

Compte tenu de la forte augmentation de l’abstention, toutes les audiences des diverses listes reculent — sinon s’effondrent — à l’exception de celles des écologistes, qui progressent (mais en 2015, les écologistes étaient divisés en deux listes) (voir le graphique e).
On précisera que ces évolutions sont mesurées par rapport aux électeurs inscrits qui traduisent les implantations effectives des diverses formations dans l’électorat. Le choix de cette mesure des audiences par rapport aux inscrits s’impose d‘autant plus que l’abstention a été très forte aux deux tours de scrutin 7 . L’ignorer dans l’analyse des audiences (et s’en tenir aux seuls suffrages exprimés) serait trompeur car ces derniers pourcentages ne correspondent en réalité qu’au tiers du corps électoral.
Par rapport à 2015, la liste Dufay (PS et alliés) perd un cinquième de son audience régionale au premier tour (voir encart « les données »). Elle bénéficie malgré tout d’une « prime aux sortants » car ce recul est bien moindre que celui des deux autres courants principaux : la liste Platret (LR et alliés) perd 40 % de ses voix par rapport à la liste de la même couleur politique en 2015, conduite par François Sauvadet (alors président du conseil général de Côte d’Or et ancien ministre sous Nicolas Sarkozy). Plus encore, le RN perd la moitié de son audience et n’apparaît donc plus comme l’arbitre — voire le « faiseur » – du scrutin comme en 2015. Cela explique que la liste LREM se maintienne au second tour, la constitution d’un « front républicain » pour faire barrage au FN n’étant plus nécessaire.
Selon les départements, les différentes audiences se révèlent partiellement dépendantes des implantations des têtes de liste. Ainsi, Marie-Guite Dufay domine nettement dans les départements de sa région d’origine (l’ex-Franche-Comté), en l’occurrence en Haute-Saône, dans le Doubs et dans le Jura (mais pas dans le Territoire-de-Belfort). Denis Thuriot (LREM) fait plus que doubler son score régional dans la Nièvre où, manifestement, il a réussi à polariser un vote « majorité présidentielle » qui traduit probablement aussi un vote critique à l’égard du duopole Dijon et Besançon. Gilles Platret (LR) fait son meilleur résultat en Saône-et-Loire, Stéphanie Modde (EELV) en Côte d’Or, Bastien Faudot (LFI et alliés) dans le Territoire-de-Belfort. Seul Julien Odoul déroge à la règle. Son meilleur score départemental est réalisé en Haute-Saône et, au contraire de toutes les autres têtes listes qui font des résultats bien supérieurs à leur moyenne régionale dans la commune dont ils sont élus, son audience à Sens est légèrement moindre qu’au niveau régional 8 . Manifestement, les attaques personnelles dont il a été la cible, visant sa vie privée et son passé de mannequin, lui ont coûté quelques voix.

e • La présidence des conseils régionaux de Bourgogne, Franche-Comté et BFC et les majorités présidentielles régionales successives (1986-2021)

Comparé aux évolutions nationales, la gauche (y compris EELV et LFI) résiste mieux en BFC malgré la vague d’abstention. Celle-ci perd en effet un tiers de ses positions nationalement (11,2 % des inscrits en 2021 contre 17,2 % en 2015) quand, régionalement, elle en perd moins de 10 % (14,6 % des inscrits contre 15,9 %). Désormais la gauche fait donc mieux au plan régional qu’au plan national (ce qui n’était pas le cas en 2015). Elle aurait paradoxalement — compte tenu du niveau d’abstention — consolidé ses positions. Mais cette situation doit surtout à la passivité des électeurs et reste donc précaire.
Le FN, s’il s’effondre tant nationalement que régionalement, ne tirant donc aucun profit des contestations qui ont emmaillé le quinquennat d’Emmanuel Macron, fait tout de même un peu mieux en BFC que dans le reste de la France. Il perd la moitié de ses voix quand, nationalement, il recule de 55 %. De même, BFC conserve une audience du FN/RN supérieure à la moyenne nationale : 7,7 % en BFC contre 6 % au plan national. Cela confirme que la région BFC demeure une zone de force du FN, caractérisée par un vote populaire important en faveur de ce dernier, à relier notamment à la désindustrialisation et aux déstructurations sociales que cela a provoqué (Le Bras & Todd 2013, p. 274 et 291).
C’est la droite classique qui essuie le revers le plus important. Elle perd la moitié de son audience régionale (contre 40 % au niveau national) et demeure moins bien implantée dans la région (avec 7,0 % des inscrits contre 9,4 % nationalement). Cela confirme une évolution sur le long terme qui avait vu les ex-régions Bourgogne et Franche-Comté basculer à gauche, l’une et l’autre en 2004 (voir la liste des présidents des conseils régionaux et des majorités régionales successives dans la figure e). Ce dernier scrutin avait été marqué par la logique des élections intermédiaires (censurant la coalition au pouvoir deux ans après la réélection de Jacques Chirac à l’élection présidentielle face à Jean-Marie Le Pen et l’élimination du candidat socialiste, Lionel Jospin).
Depuis lors, malgré les aléas de la vie politique, et compte tenu finalement de la prime aux sortants mais probablement aussi d’une affirmation des pouvoirs régionaux — même si ceux-ci restent encore faibles comme on l’a dit — cet ancrage à gauche des deux régions (Bourgogne et Franche-Comté) puis BFC a toujours été confirmé. Une étude avait également démontré que l’ancienne région Bourgogne avait échappé à une victoire de la droite classique en raison de sa fusion avec la Franche-Comté parce que le leader de la droite bourguignonne de 2015 — François Sauvadet — n’avait réussi à surmonter les réticences de la droite franc-comtoise à son égard (Fourquet & Manternach 2016, p. 32-34). En 2021, la candidature de Gilles Platret n’est pas parvenue à remettre en cause cette situation. Au contraire, compte tenu d’engagements qui paraissent plus tranchés, il a même été la cible de critiques de la droite — plus centriste — de Côte d’Or tandis que, dans la Nièvre, la candidature de Denis Thuriot, l’a privé des mêmes soutiens centristes auxquels il pouvait prétendre. Comme ailleurs, une partie de la droite régionale est également tiraillée par un rapprochement avec LREM, ce qui explique en particulier le mécompte de G. Platret dans la Nièvre. Tous ces éléments n’ont pu qu’avantager la liste Dufay.
Au second tour de 2021, Marie-Guite Dufay l’emporte assez facilement, à la majorité relative (avec 42,2 % des suffrages exprimés), lors d’une quadrangulaire (voir figure f). Compte tenu d’une abstention qui demeure très forte, la liste Dufay perd tout de même plus du quart de son audience par rapport au second tour de 2015. Elle a été élue par un Bourguignon et Franc-Comtois sur 7 (contre un sur 5 en 2015). Pour leur part, les audiences de la droite classique et du RN s’effondrent dans les mêmes proportions : l’une et l’autre perdent plus de la moitié de leurs voix de 2015. Enfin, la liste Thuriot (LREM) maintient assez bien son audience au second tour.
En pourcentages des suffrages exprimés (peu représentatifs toutefois, du point de vue de la sociologie électorale, vu l’importance de l’abstention et difficilement comparables aux résultats de 2015 compte tenu de l’envolée de cette même abstention), la droite classique comptabilise 24,2 % des voix, le RN 23,8 %, LREM 8,8 %. La hiérarchie est inchangée par rapport à 2015 (si ce n’est que LREM était alors absent du scrutin) mais la liste Dufay gagne près de 8 points quand ses deux principaux compétiteurs en perdent autant. Dans un contexte de très forte abstention, celle-ci sauve l’honneur, bénéficiant — comme déjà dit — d’une prime aux sortants ou d’une prime de notoriété et, donc, d’une plus forte mobilisation de ses électeurs, singulièrement dans l’ex-Franche Comté, mais aussi en Côte d’Or. La liste PS a pu compter sur le soutien des trois-quarts de ses électeurs de 2015… quand LR et le RN n’ont guère dépassé les 40 %.
C’est dans la Nièvre — lieu d’implantation de la tête de liste LREM — que la liste PS recule le plus. Mais, dans ce même département, la démobilisation de l’électorat LR est bien plus forte. Le PS perd en effet un tiers de ses soutiens de 2015 mais LR les trois-quarts. En revanche, le RN résiste le mieux dans les départements où LR recule le plus, en l’occurrence la Nièvre et la Côte d’Or. Cela confirme les oppositions — ou antinomies — de fond entre ces différents comportements électoraux.

f • L’évolution des audiences électorales lors du 2e tour aux élections régionales de 2015 à 2021 (en pourcentages des électeurs inscrits)

Epilogue

Comme ailleurs en France, les élections régionales de 2021 ont donc reconduit, sans trop de difficultés finalement, l’équipe qui administre BFC depuis 2015 (et même depuis 2004 si l’ont tient compte des majorités politiques en Bourgogne et en Franche-Comté depuis cette dernière date). Cela n’exclut pas le paradoxe. On pourrait parler en effet d’une victoire en trompe-l’œil compte tenu de la très forte abstention, qui a conduit près des deux tiers des électeurs à bouder les urnes et, donc, d’une perte d’audience importante en nombre de voix. Mais le contexte était également bien peu favorable à la gauche, le PS ayant quasi-disparu de la scène nationale. Paradoxalement, cela n’aurait-il pas favorisé la liste Dufay qui ne pouvait guère compter que sur son bilan et ses implantations locales ? Mais celle-ci pouvait compter aussi sur des ancrages à gauche bien réels dans la Nièvre ou dans l’ex-Franche-Comté.
Conséquence de ces résultats : la liste Dufay gagne une nette majorité des sièges du conseil régional (alors que cette majorité était juste à la suite du scrutin de 2015). La liste Dufay engrange en effet 57 sièges en 2021 (sur les 100 que compte le conseil régional) contre 51 en 2015. C’est là l’effet de la prime majoritaire dont bénéficie la liste arrivée en tête à ce type de scrutin (avec 42,2% des voix, la liste Dufay obtient 57 % des sièges). Cependant, autre paradoxe, la majorité régionale est désormais éclatée en 3 groupes politiques : PS et alliés ; communistes ; écologistes. Cela n’est pas sans soulever de contraintes dans la « gestion » de la majorité régionale (alors qu’elle ne composait un groupe politique unique après les élections de 2015). Naturellement, les gains en sièges de la liste Dufay ont pour contrepartie des pertes non négligeables des autres formations.
Bien entendu, cette nouvelle répartition des sièges n’a réduit en rien la crise démocratique. Au contraire, avec une hausse sensible de l’abstention, celle-ci s’est aggravée tandis que les repères — et comportements politiques — tendent de plus en plus à se brouiller.


Références

Andolfatto D. (dir.) (2011). L’adieu aux régionales ? Crise du vote et réforme territoriale. Civitas Europa, 27. Bruxelles : Bruylant (voir notamment les contributions de Bernard Dolez et Annie Laurent, « A la recherche du local dans les élections régionales » pp. 13-27 ; Dominique Andolfatto et Jean-Nicolas Birck, « La campagne électorale et ses enjeux en Lorraine », pp. 45-61, Etienne Criqui, « Peut-on parler d’un paysage électoral lorrain ? », pp. 63-73).
Bréchon, P. (2011). Pourquoi un tel record d’abstention ? In Andolfatto, D. (dir.), op. cit., pp. 29-44.
Chapuis, R. (2019). Chronique d’une disparition ? La géohistoire de la « frontière » Bourgogne / Franche Comté (1790-2016). In Castets Fontaine, B., Kaci, M., Loiseau, J. & Moine, A. (dir.), Deux frontières aux destins croisés ? Etude interdisciplinaire et comparative des délimitations territoriales entre la France et la Suisse, entre la Bourgogne et la Franche-Comté (XVIe-XXIe siècle). Besançon : Presses universitaires de Franche Comté, pp. 103-117.
Dufay, M.-G. (2021, 8 mars). Fin de vie : « Paulette Guinchard-Kunstler souhaitait que son geste soit connu ». Libération.
de Lavergne, B. (2020, 10 avril). Covid-19 : il n’y a pas de guerre des masques entre l’Etat et la Bourgogne-Franche-Comté mais une méthode inopportune. France 3 Bourgogne-Franche-Comté. En ligne.
Le Bras, H. & Todd, E. (2013). Le mystère français, Paris : Seuil.
Patriat, C. (2021, 17 juin). Elections régionales et départementales : un drôle de scrutin à l’épreuve de l’abstention. The Conversation. En ligne.
Tenoux, J.-P. (2021, 11 avril). Régionales 2021 : Bastien Faudot, tête de liste de gauche Le temps des cerises. L’Est Républicain. En ligne.
Tenoux, J.-P. & Rof, G. (2020, 10 avril). Coronavirus : une « guerre des masques » sur les tarmacs entre l’Etat et les collectivités locales. Le Monde. En ligne.

Notes

  1. L’auteur remercie Claude Patriat et Dominique Labbé pour les échanges qu’il a eus avec eux concernant l’analyse de ces élections et la relecture effectuée de cet article : il remercie également l’équipe de Blue Bulletin électoral de l’Union européenne pour les données mises à sa disposition.
  2. Concernant le découpage territorial en Bourgogne-Franche-Comté, voir Chapuis (2019).
  3. Natif de Belfort, il fut maire de la ville de 1983 à 1997 puis de 2001 à 2007. Il fut également à plusieurs reprises député puis sénateur du Territoire de Belfort (entre 1973 et 2014). Il fut enfin, assez brièvement et avant la décentralisation, président du conseil régional de Franche-Comté (1981-82).
  4. On rappellera que deux tours de scrutin sont organisé aux élections régionales. Pour participer au second tour, les listes en compétition doivent avoir recueilli au moins 10  % des suffrages exprimés au premier tour. Elles peuvent aussi – et éventuellement – fusionner avec d’autres listes au second tour si, au premier, elles ont atteint au moins 5 % des suffrages exprimés.
  5. BFC était l’une des quatre régions où le FN était arrivé en tête au premier tour (voir : Fourquet & Manternach 2016, p. 28-32).
  6. Voir les références de la note 8.
  7. Ce choix de données s’inscrit également dans la tradition de la sociologie électorale classique. Voir la nouvelle édition du Tableau politique de la France de l’Ouest sous la Troisième République d’André Siegfried (Editions de l’ULB, Bruxelles, 2010), avec une préface du géographe Christian Vandermotten. Voir également : Michel Bussi, Christophe Le Digol, Christophe Voilliot, dir., Le tableau politique de la France de l’Ouest d’André Siegfried – 100 ans après, héritages et postérités, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016.
  8. En revanche, Denis Thuriot et Gilles Platret font de bons scores relativement aux autres listes dans les deux villes dont ils sont les maires (Nevers et Chalons). Mais l’abstention dépasse les 70 % dans les deux cas !
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Dominique Andolfatto, Élections régionales en Bourgogne-Franche-Comté, 20-27 juin 2021, Groupe d'études géopolitiques, Mar 2022, 35-41.

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