Bulletin des Élections de l’Union Européenne
Entretien avec Norbert Lammert (Fondation Konrad-Adenauer, CDU)
Numéro #1
Défilement

Numéro

Numéro #1

Auteurs

Norbert Lammert

21x29,7cm - 107 pages Issue #1, Septembre 2021 24,00€

Élections en Europe : décembre 2020 – mai 2021

Comment envisagez-vous l’UE en 2030 ? Où voyez-vous le plus grand besoin de réforme ? Quelles modifications des traités de l’Union européenne proposez-vous ?

Je serai prudent en matière de prévisions. Personne ne peut prédire avec certitude ce qui arrivera demain — et surtout pas dans une Union Européenne où chaque réforme substantielle requiert l’accord unanime de tous les États membres. Dans le même temps, il est évidemment important d’anticiper les défis prévisibles et d’envisager des solutions pour y faire face, dans la mesure de nos capacités et de nos possibilités. 

À l’heure actuelle, l’UE est soudée par une puissance économique considérable ; nos sociétés libérales et démocratiques exercent toujours un fort attrait dans de nombreuses régions du monde. Mais notre modèle social, politique et économique est concurrencé. La Chine, en particulier, entend prouver que prospérité économique et démocratie ne vont pas nécessairement de pair. 

Nous aurons à faire face à cette situation de concurrence internationale dans la décennie 2020. L’UE devra s’y affirmer. Confrontée à de profonds défis mondiaux, elle devra prouver sa capacité à façonner le monde extérieur et, en même temps, convaincre de son utilité à l’intérieur. C’est pourquoi les représentants élus ne doivent avoir de cesse d’expliquer à leurs citoyens pourquoi l’UE est nécessaire au XXIe siècle. Or, cette tâche est bien moins banale qu’il n’y paraît à première vue. Depuis quelque temps, nous sommes en effet confrontés à une situation paradoxale. D’une part, nombreux sont ceux qui semblent avoir perdu la foi en la valeur d’une coopération internationale constructive. De l’autre, nous sommes confrontés à des défis mondiaux, non seulement en raison de la pandémie et de ses conséquences, mais aussi en ce qui concerne le changement climatique, la numérisation, et de nombreuses autres problématiques, qui ont un point commun : elles ne s’arrêtent pas aux frontières nationales, et aucun État-nation ne peut y faire face seul. Dans ce contexte, l’UE devra prouver qu’elle constitue le bon niveau pour résoudre ces problèmes. Et pourtant, la volonté de trouver des solutions communes est en déclin partout en Europe — à un moment où le besoin de solutions a objectivement augmenté. 

Les efforts de réforme de l’UE doivent donc être orientés dans ce sens — ils doivent permettre d’apporter des réponses européennes communes aux grandes questions de notre temps. Il sera sans doute plus aisé d’y parvenir en se concentrant sur quelques questions particulièrement centrales. 

La politique étrangère et de sécurité commune de l’UE revêt dans ce contexte un rôle particulièrement important. Afin d’améliorer sa capacité d’action dans ce domaine, l’UE devra mettre en place des forces armées européennes communes dans le cadre de la coopération structurée permanente (CSP) d’ici 2030, développer Europol et approfondir la coopération en matière de renseignement et de cyberdéfense — pour ne citer que quelques projets. 

Sur quels partenariats (au sein du Conseil européen ou dans les familles de partis européens) le prochain gouvernement fédéral devrait-il s’appuyer pour concrétiser cette vision de la politique européenne ?

L’Allemagne doit rechercher — et recherchera — le dialogue avec tous les partenaires européens. La coopération avec les deux grands pays voisins, la France et la Pologne, se verra bien sûr accorder une place particulière. Selon les problématiques, le degré d’accord avec l’un ou l’autre État-membre, voire entre les familles de partis européens, sera certes différent. Dans tous les cas, il est primordial de rester ouvert au compromis. Il s’agit là d’une caractéristique centrale de la démocratie, qui exige que des compromis soient trouvés et mis en œuvre tout en équilibrant les différents intérêts légitimes. Même si cela est plus difficile à réaliser, ou du moins plus complexe, dans un contexte européen qu’au niveau national. 

La coopération structurée permanente (CSP) fournit un outil important pour la mise en place de coalitions flexibles entre pays disposant à la fois de la capacité et de la volonté de coopérer plus étroitement sur des sujets spécifiques. Il s’agit d’un instrument intelligent qui devrait être davantage utilisé à l’avenir. Le président français Macron a lancé un appel très similaire dans une interview accordée au Grand Continent, en proposant des « coalitions fondées sur les projets et les acteurs ». Cela peut certainement être appliqué à l’UE dans le cadre de la CSP. 

Quelles approches de politique étrangère l’UE devrait-elle adopter à l’avenir à l’égard des États-Unis, de la Chine et de la Russie ?

Les États-Unis sont nos alliés, la Chine et la Russie ne le sont pas. Avec la politique étrangère agressive de la Russie et l’affirmation décomplexée de la Chine, l’alliance occidentale est à nouveau confrontée à des challengers stratégiques ; nous sommes depuis longtemps dans une compétition géopolitique. Il ne peut y avoir d’équidistance par rapport à la Chine ou à la Russie d’une part, et aux États-Unis d’autre part. 

La Russie intervient dans les élections — pas seulement en Europe — et mène une politique de puissance militarisée à nos frontières. Les guerres civiles en Syrie et en Libye, par ailleurs, sont toujours des crises non résolues dans notre voisinage immédiat. La Chine, enfin, étend son influence politique et économique, investissant dans les infrastructures européennes et tentant de creuser un fossé entre les États membres de l’UE et les États-Unis. L’Europe doit trouver des réponses communes à ces défis et à de nombreux autres qui agitent la politique internationale contemporaine, au risque de se voir reléguée du rang d’actrice influente à celui de simple observatrice des dynamiques internationales qui se joueront sur son territoire.

Si l’on évalue de manière réaliste la situation contemporaine, un constat s’impose : à court et moyen terme, l’Europe ne sera pas en mesure de se protéger efficacement sans pouvoir compter sur les capacités militaires des États-Unis. Le partenariat transatlantique revêt donc une importance existentielle pour l’Europe. Or, plus l’UE dispose de capacités et de compétences propres, plus elle sera un partenaire attrayant pour les États-Unis. 

En étroite collaboration avec Washington, l’UE devra développer des outils et des moyens pour répondre à la Chine et à la Russie, sans toutefois fermer la porte à une coopération fiable avec les deux blocs. Dans leur propre intérêt, l’Europe et les États-Unis devront collaborer plus étroitement et développer une position commune dans un nombre de domaines accru. De la protection du climat au respect des droits de l’homme en passant par la protection des données, la numérisation et la lutte contre les pandémies, nous devons coordonner nos efforts, faire preuve de considération les uns pour les autres et élaborer des solutions mutuellement acceptables. La reprise des négociations sur le PTCI (TAFTA) et la conclusion, depuis longtemps attendue, de l’accord commercial transatlantique constitueraient un signal clair. 

Un principe de réciprocité est indispensable à la mise en place d’une relation stable. Sur le plan militaire, nous pouvons soulager les États-Unis à moyen et long terme, mais nos options sont limitées. L’Europe doit donc se concentrer sur ses points forts et utiliser son pouvoir économique de manière plus stratégique, sous la forme d’accords commerciaux et d’aide au développement, afin de lier à nous les États de notre voisinage et ne pas les laisser à l’influence chinoise. 
Enfin, le monde continue d’avoir besoin d’une alliance occidentale fiable et compétente pour garantir la paix et la liberté, la sécurité et la prospérité. En cela, les intérêts américains et européens ne sont pas toujours les mêmes, mais nos cultures politiques sont congruentes et notre base de valeurs communes est solide. 

Quelle politique climatique souhaiteriez-vous pour l’UE ? Quel rôle l’UE doit-elle jouer en tant qu’acteur mondial dans le domaine du climat ?

Dans les démocraties qui fonctionnent, les politiques mises en œuvre sont celles pour lesquelles il est possible d’organiser des majorités, par opposition à celles que seule une minorité juge prioritaire. Selon ce critère, la question du climat sera sans aucun doute l’un des principaux défis de l’avenir. L’UE devra donc revendiquer un rôle actif dans la politique climatique internationale et continuer à poursuivre les objectifs d’une stratégie globale de durabilité, comme le prévoit le « Green Deal » européen.  

Ce faisant, la politique climatique tant nationale qu’européenne doit également tenir compte des intérêts légitimes des différentes parties de la société. Pour que la politique climatique européenne puisse s’imposer dans l’Union et devenir un modèle dans le monde entier, il faut parvenir à réduire durablement les émissions de gaz à effet de serre tout en faisant progresser le développement économique et social. Une stratégie de croissance durable doit s’appuyer sur des instruments fondés sur le marché, promouvoir l’innovation et la concurrence et, en cas de doute, recourir à des incitations plutôt qu’à des interdictions. En d’autres termes : la politique climatique européenne, la promotion de l’innovation et l’économie sociale de marché (soziale Marktwirtschaft) doivent continuer à aller de pair.

Quelles perspectives européennes sont nécessaires pour la prochaine génération d’Européens, notamment au vu des effets de la pandémie de Covid-19 ?

La pandémie de Covid 19 nous renvoie le reflet de notre société. Ce faisant, elle met en lumière les faiblesses dont souffrent les sociétés européennes comme l’UE : les dépendances stratégiques, la crise du multilatéralisme (qui, au vu d’un certain nombre d’attitudes unilatérales observées en interne, ne s’arrête pas aux frontières extérieures), ou encore la lourdeur des processus décisionnels, pour ne citer que quelques exemples. Du fait de ces difficultés, l’UE n’a pas toujours fait bonne figure dans la pandémie. Les leçons tirées en sont multiples et il est certainement trop tôt pour formuler des conclusions définitives. 

Une chose cependant doit être claire pour tous, et notamment pour la prochaine génération de citoyens européens : malgré toutes ses lacunes, et notamment la complexité de ses procédures de vote, l’UE est une tentative ambitieuse et complexe, mais très intelligente, de trouver une réponse viable à la perte de souveraineté que subissent les États européens dans le contexte de la mondialisation. En décidant de partager et d’exercer conjointement leur souveraineté, les États européens ont préservé leur capacité de mener une politique indépendante au niveau international. En toute objectivité, l’UE a réussi dans bien plus de domaines d’action que ce qu’un public habitué des succès internationaux et souvent méfiant n’a voulu lui reconnaître.

Néanmoins, nous devons prendre les critiques au sérieux, même — et surtout — lorsque celles-ci leur semblent exagérées ou injustifiées. En même temps, nous devons faire preuve de davantage de pédagogie. Dans un monde devenu de plus en plus complexe, la compréhension des questions comme des réponses nécessite des explications supplémentaires.

Enfin, il est important de faire comprendre que l’Europe, malgré toutes ses difficultés, reste un modèle historiquement sans précédent, et un modèle qui a valeur d’exemple. Nous devons expliquer à nos propres citoyens non seulement le fonctionnement des institutions européennes, mais aussi ce que l’on peut attendre pour l’Union à moyen et long terme — les citoyens eux-mêmes attendent une telle explication. Bien entendu, celle-ci ne saurait se borner à des considérations de nécessité économique et politique, et doit également se déployer sur le plan émotionnel. Car l’Europe est aussi, et peut-être surtout, une affaire de cœur.

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Norbert Lammert, Entretien avec Norbert Lammert (Fondation Konrad-Adenauer, CDU), Groupe d'études géopolitiques, Sep 2021.

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