Géopolitique, Réseau, Énergie, Environnement, Nature
L’agroécologie au cœur du Pacte vert européen
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Auteurs

Olivier De Schutter

Publié par le Groupe d'études géopolitiques, avec le soutien de la Fondation de l'École normale supérieure

Après la COP27 : géopolitique du Pacte Vert

La nécessité d’un changement de paradigme : promouvoir l’agroécologie, passer de l’uniformité à la diversité

Les marchés des produits agricoles sont volatiles par nature. D’abord parce que la production alimentaire est très fortement dépendante de phénomènes imprévisibles (sécheresses, inondations, épizooties, attaques de ravageurs, etc.) pouvant affecter les récoltes. Ensuite parce que les producteurs réagissent très difficilement aux signaux des prix. Lorsque les prix sont bas, ils ont tendance à réduire la production et à se tourner vers d’autres cultures. Or, comme tous les producteurs réagissent aux mêmes signaux, il en résulte lors de la saison suivante une sous-production, et donc une hausse des prix. À l’inverse, lorsque les prix sont élevés, les producteurs ont tendance à augmenter la production, ce qui conduit à une surproduction globale la saison suivante. Cette volatilité des prix sur les marchés des produits agricoles est très problématique pour planifier la production.

En plus de cette vulnérabilité inhérente au système s’ajoutent des difficultés venant amplifier celles structurelles : la financiarisation croissante des marchés agricoles, avec des acteurs financiers pesant de plus en plus introduisant une logique purement spéculative dans de nombreux marchés (blé, maïs, soja notamment), et l’hyper spécialisation liée au développement du commerce international, qui conduit à une spéculation financière détachée de plus en plus des fondamentaux de l’offre, de la demande et du niveau des stocks. 

Ces difficultés évoquées menacent la durabilité de nos systèmes alimentaires, y compris la durabilité environnementale. Le défi d’une production alimentaire à faible impact environnemental est un défi que nous rencontrons tous. En revanche, d’une région à l’autre, la manière d’y répondre est différente. La production très fortement mécanisée, à grande échelle en grandes cultures, comme pratiquée dans la plupart des pays européens ou aux États-Unis et au Canada ne peut pas être l’avenir de l’agriculture en Afrique subsaharienne par exemple. Ne fût-ce que parce qu’il y a une population beaucoup plus importante employée dans l’agriculture, et donc une agriculture à haute intensité de main d’œuvre est beaucoup plus facile à concevoir dans ces pays. Les réponses sont à chercher au niveau de chaque région, en fonction des caractéristiques locales. Ce qui est clair en revanche, c’est qu’il faut partout abandonner les paradigmes d’uniformité, d’économie d’échelle, pour se tourner vers plus de diversité locale, pour favoriser la résilience mais aussi parce qu’une meilleure agro-biodiversité est une agroécologie plus performante.

L’agroécologie est extrêmement importante à promouvoir et ce n’est pas utopique de penser qu’on va pouvoir progressivement la généraliser. L’agriculture agroécologique, ce n’est pas l’agriculture biologique qui est certifiée par un label comme ne recourant à aucun intrant de synthèse. C’est une agriculture plus intelligente, misant sur les cycles qui existent dans la nature entre les cultures, les arbres, et les animaux. Elle vise la mise en place de techniques agronomiques telles que les rotations de culture, les cultures associées sur une parcelle déterminée où ces dernières se protègent et se soutiennent mutuellement, la plantation de légumineuses pour injecter de l’azote dans les sols, l’agroforesterie, etc. 

Les systèmes agroécologiques présentent la caractéristique d’utiliser peu d’intrants, peu ou pas de pesticides, peu ou pas d’engrais azotés. En tant qu’agriculteur, on peut être plus ou moins avancé dans ces transitions agroécologiques. L’agroécologie est une direction, et non pas une série de pratiques labellisées comme pour l’agriculture biologique. Toutefois, l’agroécologie visant à réduire l’usage d’intrants, réduit le coût de production et la dépendance de l’agriculteur par rapport à l’usage d’intrants dont le coût est devenu exorbitant. C’est donc une manière de favoriser une production plus efficiente dans l’utilisation des ressources. 

L’agroécologie est-elle aussi productive à l’hectare ? C’est une question controversée et compliquée. Généralement, le calcul de la productivité à l’hectare est posé ainsi : quel est par exemple le volume de maïs produit sur un hectare ? Dans une culture agroécologique, le maïs est combiné à d’autres cultures. Ce qu’il faudrait calculer, c’est l’output par hectare de toutes ces cultures combinées. En prenant en compte la moindre utilisation d’engrais azotés et de pesticides, et donc d’énergie, le système est très performant. Mais tout dépend de la façon dont cette performance est mesurée. 

Il est inconcevable de se passer de l’agroécologie, en particulier au regard de l’augmentation des prix des intrants, la perte de fertilité naturelle des sols liée à l’érosion de la biodiversité. Se tourner vers cette forme d’agriculture relève du bon sens. Il faut évidemment que les agriculteurs y trouvent leur compte. Il faut les former, les accompagner financièrement dans cette transition de trois ou quatre ans. Si on réussit cela, on aurait fait faire aux systèmes alimentaires européens un progrès énorme.

Plus précisément, concernant la durée de la transition, trois/quatre ans correspond au temps estimé nécessaire à l’agriculteur voulant faire une transition vers l’agroécologie. Pendant cette période, ses revenus vont chuter, il va devoir expérimenter (par exemple pour trouver de nouvelles manières de créer des cycles entre les différentes composantes de sa parcelle). Mais, il est clair que pour que l’agroécologie soit soutenue, il faut des circuits de commercialisation différents, des moyens de transformation locale, des circuits courts. C’est donc tout le système qui doit changer pour que l’évolution se faisant à l’échelle de la parcelle de l’agriculteur individuel soit soutenue par le reste de l’évolution du système, soit une révolution d’ensemble qui prendra plus que trois/quatre ans. 

L’agroécologie ne constitue pas un retour aux pratiques traditionnelles. Si elles peuvent être une source d’inspiration, l’agroécologie est la science du XXIème siècle. Elle s’appuie sur les meilleurs scientifiques développant des méthodes de production avec un usage de pesticides et d’engrais azotés moindre, et avec une compréhension fine de la manière dont les systèmes agricoles et la nature fonctionnent. Il s’agit de techniques pouvant être très sophistiquées et très productives, qui sont à forte intensité de connaissances et qui doivent être enseignées.

Présenter l’agroécologie comme un retour à des pratiques traditionnelles est extrêmement peu vendeur et attrayant pour les gouvernements du Sud. Ce d’autant plus que les partenaires commerciaux de l’Union européenne sont convaincus qu’ils ne peuvent exporter vers les États-membres qu’en pratiquant des prix relativement bas, donc en produisant à une échelle suffisante des volumes suffisamment importants. Cela suppose des méthodes de production agro-industrielles, qui sont l’exact opposé des méthodes de production agroécologique. L’Union devrait faire davantage pour inciter la production agro-écologique dans ses politiques commerciales. Elle commence à introduire des conditionnalités environnementales plus strictes, liées notamment à la déforestation et à la dégradation des forêts, mais elle pourrait faire davantage. Elle pourrait par exemple généraliser les conditions environnementales pour l’ensemble de ses importations de produits agricoles. Elle pourrait également faire davantage en matière de coopération de développement pour encourager ses partenaires à opérer cette mutation vers l’agroécologie. 

De l’importance d’aboutir à une meilleure coordination entre les niveaux de gouvernance

Les choix de production alimentaire dépendent des signaux des marchés et de la libéralisation du commerce international conduisant à une division internationale du travail et à une hyper-spécialisation. Cela rend chaque pays, chaque région, de plus en plus dépendant d’importations pour se nourrir, en même temps qu’ils se spécialisent dans certaines cultures d’exportation. Ces évolutions renforcent dans une certaine mesure l’efficience de la production, mais cela se fait au détriment de la résilience, qui suppose une diversité sur le plan local, national, et régional. Les crises récentes, qu’il s’agisse de la pandémie de Covid-19 ou de l’agression russe contre l’Ukraine, ont montré le danger de la sur-spécialisation. 

Nous sommes dans une situation paradoxale, où un nombre croissant de villes, de régions cherchent à développer des systèmes agroalimentaires territoriaux plus diversifiés et plus durables, mais ne sont pas aidés par les niveaux supérieurs de gouvernance, en particulier par l’État. Les niveaux européen et international n’encouragent pas non plus cette diversité et cette reterritorialisation. Au contraire, ils promeuvent l’hyperspécialisation. Notre défi consiste dans la nécessité d’aboutir à une meilleure coordination entre les différents niveaux de gouvernance. Le niveau local où s’est déplacé le centre de gravité de l’innovation doit être davantage soutenu par les niveaux national et régional, y compris dans la gestion du commerce international. 

Les collectivités locales ont un rôle à jouer très important. Une série d’innovations sociales portées par la société civile sont cruciales, notamment les circuits directs entre producteurs et consommateurs, les réseaux d’épiceries sociales et solidaires. Il faut s’intéresser à ces innovations qui, sans le soutien des collectivités locales et des gouvernements locaux, risquent d’avoir une durée de vie restreinte et ne pourront pas se développer à une échelle suffisante. 

Là encore, il est indispensable que les niveaux locaux de gouvernance soient soutenus par les niveaux plus élevés de gouvernance pour qu’une transition vers des systèmes alimentaires plus résilients — des systèmes effectivement plus territorialisés, où les produits saisonniers locaux seraient abordables pour un public significativement plus important, où la distance entre producteurs et consommateurs, entre agriculteurs et consommateurs, se trouverait raccourcit — puissent s’opérer.

D’une transition alimentaire équitable à la réconciliation des objectifs de transformation écologique et de justice sociale

Ce qui freine principalement la transition de nos systèmes alimentaires est que le budget des ménages consacré à l’alimentation depuis cinquante ans n’a cessé de diminuer. Aujourd’hui, dans des pays comme la Belgique et la France, environ 12-13% du budget des ménages est consacré à l’alimentation — bien que cela augmente depuis six mois de manière dramatique. L’alimentation low-cost qui en découle est favorisée par l’hyper-spécialisation, par la prise de contrôle de systèmes alimentaires par des grands acteurs capables de réaliser des économies d’échelle et de contrôler de longues chaînes d’approvisionnement, une logistique très complexe rapprochant les consommateurs des producteurs sur des échelles extrêmement large. Jusqu’à présent, l’économie alimentaire low-cost a aussi été un substitut majeur à des politiques sociales protégeant les ménages les plus précaires et les plus défavorisés. Changer de modèle signifie s’interroger sur ce système low-cost. C’est le principal obstacle, et aujourd’hui plus encore avec l’inflation des prix alimentaires et des prix de l’énergie. 

L’Union européenne a lancé en mai 2020 une stratégie extrêmement prometteuse, De la ferme à la table, qui est une composante du Pacte vert européen. L’innovation principale de cette stratégie est de sortir de l’approche en silo concernant l’alimentation, grâce à une meilleure coordination de politiques sectorielles qui, jusqu’à présent, étaient détachées les unes des autres — agriculture, environnement, santé, aménagement du territoire, emploi. Même si certaines de ces politiques relèvent plutôt de la compétence des États membres, la Commission européenne propose une politique beaucoup plus intégrée, coordonnée, et trans-sectorielle pour une alimentation plus durable. 

C’est extrêmement pertinent. Mais, la dimension sociale fait défaut. Sans affronter la question de la capacité des ménages précarisés à avoir accès à une alimentation durable, on risque de ne pas réussir cette transformation.

Plus généralement, l’Union européenne n’a pas suffisamment pris conscience que la lutte contre les inégalités est centrale dans la transformation écologique. 

La question est d’autant plus pressante alors que l’Union garde un logiciel où la croissance économique est la priorité qui sera déterminante pour résoudre les autres problèmes. 

Pourtant nous ne pouvons plus faire passer la transformation écologique et la réduction de la pauvreté par la croissance économique comme condition sine qua non de tout le reste. L’Union reste accrochée à cette obsession du PIB, y compris dans son Pacte vert, défini comme le nouveau modèle de croissance de l’Union européenne. C’est problématique étant donné que nous n’avons pas, contrairement à ce qu’on souhaiterait nous faire admettre, réussi jusqu’à présent à découpler la croissance économique et l’impact environnementale. Par conséquent, on ne peut plus prétendre que la croissance économique peut être l’outil de la transformation écologique. C’est ce logiciel que l’Union européenne doit changer.

De plus, il y a longtemps eu une concurrence entre l’objectif de transformation écologique d’une part, et l’objectif de justice sociale de réduction de la pauvreté d’autre part. Deux facteurs expliquent cette concurrence. La transition écologique nécessite des investissements importants dans les énergies renouvelables, les infrastructures de transports en commun, l’isolation des bâtiments. Tous ces investissements utiliseront un budget qui ne sera plus disponible pour financer les services publics et la protection sociale. 

Ensuite, la transformation écologique passe souvent par des mesures fiscales socialement régressives, comme la taxe carbone. Cela rend beaucoup d’organisations, engagées dans la lutte contre la pauvreté et défendant les droits des classes populaires et des travailleurs, méfiantes vis-à-vis de l’outil fiscal utilisé pour réaliser ces transformations.

L’éradication de la pauvreté, et la durabilité environnementale sont pourtant complémentaires, et qu’il faut les voir comme tels. À la fois car il y a toute une série de mesures qu’on peut prendre, dans les domaines de la mobilité, de la transformation énergétique, de l’alimentation, ou encore de la rénovation des bâtiments, qui sont à triple dividende : elles créent des emplois, y compris pour les travailleurs à faible qualification, rendent les biens et services indispensables à une vie décente abordables pour les ménages précarisés et réduisent notre empreinte écologique.

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Olivier De Schutter, L’agroécologie au cœur du Pacte vert européen, Groupe d'études géopolitiques, Jan 2023, 23.

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