Géopolitique, Réseau, Énergie, Environnement, Nature
Les armées et le changement climatique au temps de la haute intensité
Issue #2
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Auteurs

Angélique Palle , Adrien Estève , Florian Opillard

21x29,7cm - 99 pages Numéro #2, Septembre 2022

Écologie de guerre : un nouveau paradigme

 L’invasion de l’Ukraine par la Russie a ouvert une nouvelle page de la conflictualité au 21e siècle en remettant à l’ordre des possibles le conflit de haute intensité entre deux armées modernes. Cette perspective du conflit de haute intensité est la cible des dernières lois de programmation militaire françaises 1 et de la préparation opérationnelle des armées 2 . Outre les dimensions combattantes et leurs effets sur les personnels militaires et les populations civiles, la question logistique, à la fois matérielle et énergétique, est aussi au cœur de ce conflit. À la fois parce que les chaînes d’approvisionnement et leurs faiblesses ont été largement commentées, notamment côté russe, dans un contexte international de croissance de la consommation énergétique par les matériels militaires. Les armées françaises estiment ainsi que le nouveau programme d’armement SCORPION devrait induire une croissance de 30 % des consommations énergétiques des matériels militaires, 3 mais aussi parce que le produit intérieur brut russe est dépendant de ses exportations énergétiques 4 , tandis que les États de l’Union européenne tentent d’étendre leurs sanctions économiques à la sphère énergétique. Des discours écologistes à finalité stratégique ont ainsi émergé dans les sphères politique et médiatique, avec notamment des arguments en faveur de la sobriété énergétique qui prennent appui sur des valeurs morales de solidarité avec l’État et la population ukrainienne.

Ce croisement des champs de l’écologie et du militaire intervient dans un contexte d’évolution de l’emploi des forces armées par les gouvernements face aux premiers effets du changement climatique et, plus largement, des changements environnementaux globaux 5 . Cette évolution est notamment visible à une échelle internationale dans la réponse des pouvoirs publics aux catastrophes environnementales, qui inclut de plus en plus un recours au militaire. En 2019, lors d’une mobilisation sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Australie fait appel à trois mille réservistes, afin d’aider à maîtriser les incendies de la saison sèche et d’évacuer les civils 6 . New York Times.. La même année, la Russie mobilise également l’armée pour maîtriser des incendies en Sibérie 7 , tandis que deux mille personnels de l’armée canadienne sont déployés pour répondre à d’importantes inondations 8 . Ces interventions dans des missions de gestion de catastrophes environnementales s’ajoutent ainsi à une croissance des interventions « humanitaires » des armées depuis les années 2000 9 . Les récents déploiements militaires effectués par la quasi-totalité des États de l’OTAN et de l’Union européenne afin de contribuer à la gestion de la crise sanitaire due au Covid-19 10 font également partie de cette dynamique. Les interactions entre humains et certaines espèces animales étant rendues possibles par l’extension des activités ou des aires de vie humaines à des espaces qui constituent traditionnellement les niches écologiques d’espèces sauvages, l’émergence de nouvelles maladies à propension pandémique est considérée comme un des effets de ces changements environnementaux globaux 11 Si la réponse à certaines catastrophes environnementales fait traditionnellement partie des missions des armées, la croissance de ces missions environnementales soulève des interrogations sur le rôle et les missions futures qui leur sont dévolues et sur les arbitrages qui seront faits par celles-ci, au niveau stratégique, entre les différentes sollicitations du pouvoir politique. 

L’étude des engagements des armées françaises dans des missions relatives à des événements environnementaux extrêmes montre par exemple que si ces missions sont récurrentes depuis 10 ans, leur dimensionnement a pu évoluer selon les priorités politiques. Les interventions de faible ampleur (mobilisant moins de 400 personnels) ont ainsi tendance à être moins dotées à partir de 2015 et du lancement de l’opération Sentinelle, pensée contre la menace terroriste et qui mobilise en permanence autour de 10 000 personnels (ce nombre varie selon les périodes considérées). 

La rencontre entre les champs de l’écologie et du militaire est ainsi marquée par le double sceau de la haute intensité associée à des impératifs logistiques d’accès aux ressources et d’une demande politique d’intervention dans la gestion des événements extrêmes issus du changement climatique. Faudra-t-il à moyen terme arbitrer entre les missions guerrières qui constituent le cœur de métier actuel des armées et une multiplication des opérations de soutien à la puissance publique dans des contextes de catastrophes environnementales ? Les forces armées à capacité de projection internationale mettent d’ores et déjà en garde les gouvernements sur l’incompatibilité de certaines combinaisons d’engagements. Cet article explore les conditions et les conséquences de cet engagement du militaire dans le champ environnemental en proposant trois échelles d’analyse. Il revient dans une première partie sur la dimension internationale de cet engagement et sur la façon dont se construisent les discours et les approches militaires sur la sécurité climatique et environnementale dans les arènes internationales. La seconde partie, centrée sur une perspective nationale, aborde les conditions d’emploi des armées sur le territoire national dans le cas français. Elle questionne à la fois ses modalités pratiques et l’usage politique qui en est fait par les gouvernements. Enfin, la troisième partie de l’article explore les représentations qu’ont les populations et les armées de ces missions environnementales. 

Discours et approches militaires sur la sécurité climatique et environnementale dans les arènes internationales

Si l’intérêt des forces armées pour les enjeux énergétiques et climatiques s’affirme avec la guerre en Ukraine, il est important de rappeler que les conditions environnementales et climatiques constituent des éléments intemporels de la stratégie militaire. Les questions de topographie des sites et d’accès aux ressources vitales ou encore le rôle des circonstances météorologiques dans le déroulement des batailles montrent les liens historiques entre actions militaires et environnement. De même, des recherches scientifiques et militaires ont été menées pour utiliser la nature comme arme, contribuant, par ailleurs, au développement d’un discours catastrophiste sur l’environnement. Cependant, si les préoccupations militaires en matière d’environnement et de climat ne sont pas récentes, nous observons un renouvellement de cet intérêt à partir de la fin de la Guerre froide, dans un contexte marqué par d’importantes réformes organisationnelles du secteur de la défense et de nouveaux impératifs de transition écologique. À partir des années 1980, et de manière croissante dans les années 1990, les réflexions des états-majors et des administrations centrales en matière d’environnement, aux États-Unis et au Royaume-Uni en particulier, se sont multipliées. Plus récemment, les stratégies nationales militaires de développement durable, le développement de la géostratégie de l’environnement ou les tentatives d’anticipation des risques climatiques témoignent d’une intensification de l’appropriation de l’environnement et du climat par le monde de la défense.

Alors que l’élimination des armes de destruction massive produites pendant la Guerre froide a mis à l’agenda la question de l’empreinte environnementale du secteur de la défense, les enjeux d’efficience énergétique ont également contribué à un plus grand investissement des armées dans le domaine de l’environnement. Aux intérêts économiques incitant à réduire les dépenses d’énergie, s’ajoutent en effet des enjeux stratégiques puisque les lourdes pertes occasionnées lors du transport et de la livraison des carburants sur les théâtres d’opération motivent les états-majors à trouver d’autres ressources, notamment par le biais de projets fondés sur l’utilisation de l’énergie solaire et l’isolation 12 . Ainsi observe-t-on un verdissement progressif des armées qui tentent de réduire leur empreinte écologique pour ces raisons économiques et stratégiques mais également pour manifester leur engagement dans la lutte contre la crise écologique et climatique. Les préoccupations originelles concernant la protection de l’environnement en cas de conflit armé se sont donc muées en défis d’ordre économique, stratégique et symbolique auxquels le monde militaire ne peut plus échapper.

Au niveau international, cette approche militaire de l’environnement est en concurrence avec d’autres manières de penser la sécurité climatique. À la suite de Matt McDonald 13 , nous pouvons identifier trois discours. Le premier, que nous esquissons dans cette contribution, s’appuie sur une conception nationale de la sécurité et s’intéresse aux impacts du changement climatique sur la souveraineté et l’intégrité territoriale des États. Il légitime des solutions militaires et unilatérales au problème climatique, au détriment de solutions négociées plus globales et accorde une priorité à la protection des populations nationales au détriment des écosystèmes mondiaux. Le deuxième discours conçoit la sécurité climatique comme internationale et se focalise sur les effets du dérèglement climatique sur le système international dans son ensemble. Il légitime des solutions internationales négociées pour accroître les efforts en matière d’atténuation des émissions et d’adaptation aux impacts du changement climatique et ce sont les organisations internationales qui sont présentées comme les institutions les plus légitimes pour coordonner ces politiques. Le troisième discours s’appuie sur le concept de sécurité humaine et se concentre sur les effets du changement climatique sur le bien-être des populations. Il légitime la mise en place de programmes impliquant de nombreux acteurs hétérogènes (organisations internationales, États, représentants de la société civile, entreprises) dans le but de réduire la vulnérabilité climatique de certaines régions.

Si le discours de la sécurité humaine a pu dominer un temps les politiques internationales en matière d’environnement et de sécurité (notamment à travers le concept de sécurité environnementale dans les années 1990), nous pouvons constater, depuis le début des années 2020, une montée en puissance de l’approche nationale/territoriale de la sécurité climatique en relations internationales. Le 13 décembre 2021, le Conseil de Sécurité des Nations Unies, qui a organisé depuis 2007 plusieurs débats ouverts et fermés sur le climat et la sécurité, a tenté pour la première fois de faire voter une résolution sur la nécessité de mettre en place des stratégies de prévention des conflits induits par le changement climatique. Des organisations régionales de sécurité comme l’OTAN ou l’Union européenne ont également produit des stratégies visant à anticiper les implications opérationnelles et stratégiques du changement climatique. En novembre 2020, le Service européen d’action extérieure a publié sa première feuille de route « Défense et Climat », dans laquelle il est affirmé que « les missions et les opérations menées dans le cadre de la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC) devront de plus en plus être réalisées dans un environnement affecté ou influencé par le changement climatique ». En 2021, dans son « Plan d’action sur le changement climatique et la sécurité », l’OTAN affirme quant à elle que « le changement climatique est un des défis majeurs de notre temps. C’est un multiplicateur de menaces qui impacte la sécurité des Alliés, à la fois dans l’espace euro-atlantique et dans le voisinage plus lointain de l’Alliance ». 

Les missions environnementales sur le territoire national : mise en pratique, mise en politique

En France, l’intervention militaire sur le territoire national reste strictement encadrée par le droit. En dehors de l’état de siège ou de l’état de guerre, qui sont deux régimes juridiques d’exception, le recours aux armées ne peut avoir lieu pour des missions de maintien de l’ordre que dans des conditions bien précises, qualifiées d’« état de nécessité », y compris dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire actuel. L’état de nécessité intervient « dès lors que les moyens dont dispose l’autorité civile sont estimés inexistants, insuffisants, inadaptés ou indisponibles » 14 . C’est donc systématiquement en appui des moyens civils que ceux de l’armée sont mis à disposition de l’autorité civile, qui doit par ailleurs en faire la réquisition. La décision affirmant le caractère inexistant, insuffisant, inadapté ou indisponible des moyens du ministère de l’Intérieur émane d’un dialogue entre les instances civiles et l’institution militaire, dans ce que la loi qualifie de « coopération civilo-militaire ». Dans les faits, l’armée française est ainsi régulièrement sollicitée afin de mettre à disposition du pouvoir civil des moyens humains ou matériels, notamment lors de catastrophes naturelles. 

Son action est permanente sur le territoire national dans le cadre de l’opération Héphaïstos (lutte contre les feux de forêt) et régulière dans l’assistance aux populations touchées par des catastrophes naturelles (comme la tempête Xynthia en 2010 et périodiquement pour les épisodes cévenols). Si l’importance des moyens humains et matériels tend à diminuer, notamment à partir de 2015 du fait d’un transfert d’effectifs de l’armée de terre vers l’opération Sentinelle, la fréquence de ces engagements reste pluriannuelle dans la grande majorité des cas. L’un d’entre eux est particulièrement intéressant à analyser, à savoir la gestion de la crise liée au passage du cyclone Irma aux Antilles en 2017 sur l’île de Saint-Martin. La réponse militaire à cette crise a alors été « dimensionnée comme une opération extérieure » 15 .  selon l’un des officiers en charge de sa gestion. Des renforts militaires matériels et humains ont été envoyés depuis la métropole, 7 000 soldats ont été mobilisés et l’armée a été chargée « d’assurer la continuité de l’État » dans des conditions inédites sur le territoire national pour un événement climatique. Cette contribution des forces armées à la lutte contre les événements climatiques extrêmes contribue à faire évoluer le regard des militaires sur la question environnementale, ne serait-ce que parce qu’elle commence à affecter leurs capacités opérationnelles. L’armée américaine a ainsi publié une analyse de l’exposition de ses bases aux risques environnementaux liés au changement climatique 16 . Ce document contient également des éléments concernant les possibilités de soutien aux populations dans le cadre de catastrophes et les formations militaires associées. L’armée française mène les mêmes types d’analyses au sein d’un observatoire « Défense climat » confié à l’Institut des relations internationales et stratégiques depuis 2016. 

Cette évolution des approches militaires de la question environnementale englobe aussi les aspects sanitaires 17 . Dans la lignée d’une partie du champ de recherche sur le changement environnemental global 18 , l’armée commence à lier ces deux prismes. La présence de l’armée française en Afrique approfondit ce lien et le Service de santé des armées (SSA) français est de plus en plus vigilant sur le risque d’épidémies au sein des troupes en opérations extérieures, pour lesquelles il développe des outils spécifiques 19 . Le SSA est impliqué dans la gestion de ces épidémies sur le terrain, notamment en 2015 lors de l’épidémie liée au virus Ebola 20 . Ces missions élargissent le rôle sociétal des militaires en France. Aux capacités spécifiquement guerrières des armées – les « opérations extérieures » et la protection du territoire national contre le terrorisme – il faut donc ajouter la protection de la population contre d’autres types de menaces, les menaces environnementales, prenant généralement la forme d’une assistance logistique aux fonctions civiles. Dans ce contexte, les interventions de l’armée sur le territoire national permettent de marquer la présence de l’État, tout autant que de reconstruire les conditions symboliques et pratiques d’une vie normale dans le temps post-catastrophe, comme le démontre l’opération Irma. L’opération Résilience, elle, lancée le 25 mars 2020 pour faire face à la crise sanitaire, s’appuyait sur le double capital des interventions régulières de l’armée sur le territoire national et à l’étranger en situation de catastrophe environnementale d’une part, et d’autre part sur son expertise technique et médicale déjà éprouvée, principalement hors du territoire national, dans un contexte de crise épidémique.

Les missions militaires à dimension environnementale : perception par les armées, perception par la population 

Faudra-t-il à moyen terme arbitrer entre les missions guerrières qui constituent le cœur de métier actuel des armées et une multiplication des opérations de soutien à la puissance publique dans des cas de catastrophes environnementales ? Les armées internationales mettent d’ores et déjà en garde les gouvernements sur l’incompatibilité de certaines combinaisons d’engagements. Aux États-Unis, le Military advisory board du Center for Naval Analyses, qui rassemble des hauts gradés de l’armée américaine, anticipe une croissance de l’engagement militaire sur le territoire national pour répondre aux évènements extrêmes issus du changement climatique 21 . Lors de l’ouragan Katrina en 2005, des contingents de l’armée américaine avaient été envoyés à la Nouvelle-Orléans aux côtés de la Garde Nationale. Ces hauts gradés américains mettent cependant en garde les planificateurs américains : s’ils considèrent que l’emploi de la Garde Nationale et du corps des sapeurs de l’armée de terre peut avoir lieu sur le territoire national sans mettre en danger les opérations et pré-positionnements américains à l’étranger, une mobilisation importante des autres forces de l’armée régulière aurait des conséquences sur la capacité de projection américaine.

Les armées françaises anticipent ces questionnements et ces arbitrages, que certaines situations laissent d’ores et déjà présager, par exemple lors d’une opération comme IRMA, déclenchée alors qu’avait lieu la relève de Barkhane et que des questions d’allocation des matériels se posaient 22 . Pour reprendre les mots d’un colonel de l’armée de terre, « si en 2017 il n’y avait eu aucune intervention extérieure majeure (ce qui n’était pas le cas, la France étant engagée au Sahel dans l’opération Barkhane), il n’y aurait pas eu de problématique capacitaire. À l’inverse, avec beaucoup plus d’interventions extérieures au même moment, la contribution aurait été encore plus réduite » 23 . Plus récemment, l’engagement très important du Service de santé des armées dans la gestion de la crise du Covid-19 sur le territoire national en soutien au service de santé civil, parallèlement au maintien du soutien aux forces en opérations, a prélevé une dîme particulièrement lourde sur les personnels dans un contexte de réduction des effectifs engagé depuis plusieurs années par les lois de programmation militaires 24 . Ce surinvestissement des personnels du SSA dans la crise Covid a participé à renforcer la vigilance de sa direction sur l’état de ses personnels, et notamment sur la perception par les soignants de leurs missions dans la gestion de la crise sanitaire. L’inquiétude d’un effritement de la « militarité » des personnels, renforcée par les difficultés croissantes de recrutements de soignants dans l’hôpital public, a souligné les défis que pourrait représenter une augmentation de la fréquence du recours aux armées sur le territoire national pour des motifs environnementaux ou sanitaires, notamment dans le cas d’un engagement parallèle dans un conflit de haute intensité.

L’augmentation de la présence de l’armée dans l’espace public depuis le début de l’Opération Sentinelle en 2015 se trouve renforcée avec l’Opération Résilience en 2020 et la révision de la préparation opérationnelle vers la haute intensité. Si cette mobilisation continue de l’armée a largement contribué à mettre l’armée au cœur du débat public, qu’en est-il de la perception par la population française de l’évolution des missions militaires ? Des données récentes indiquent que les armées, comparées aux autres instances régaliennes, échappent au déficit de confiance institutionnelle qui entame les relations des Français aux organismes classiques de médiation politique et aux rouages de la démocratie représentative qui s’est progressivement généralisée depuis une trentaine d’années 25 . Ainsi, le Baromètre annuel de confiance politique réalisé par le Cevipof mesure que les trois quarts des Français (75 %) reconnaissent avoir confiance dans les armées 26

En parallèle de cette donnée, on observe une montée en puissance du motif environnemental dans les inquiétudes des générations les plus jeunes, qui anticipent les crises qu’elles devront avoir à subir dans les prochaines décennies 27 : si seuls 28 % des plus de 65 ans sont préoccupés par les conséquences du changement climatique, c’est le cas de 41 % des 18-24 ans et de 44 % des 25-34 ans. Enfin, la population interrogée dans cette enquête désigne le motif environnemental comme légitime pour une intervention militaire sur le territoire national : alors que 84 % de la population française soutient une intervention militaire pour un motif sécuritaire, c’est le cas de 71 % de la population pour un crise environnementale, de 67 % pour une crise sanitaire, et de seulement 50  % pour une crise sociale 28 . Se classant au second rang des motifs légitimes d’intervention, les catastrophes environnementales sont donc au cœur des représentations d’une armée équipée et mandatée pour assister et secourir les populations. 

De la gestion des crises environnementales à la haute intensité, choisir et anticiper ses batailles

Le conflit russo-ukrainien ouvre donc une nouvelle page de la question climatique en opérant la rencontre entre deux grandes tendances pour les armées du 21e siècle que sont le retour de la haute intensité dans les conflits armés et l’inscription du militaire dans des politiques de sécurité climatique en cours de définition à l’échelle internationale. Cette double tendance pose alors des questions d’arbitrages à la fois politiques et stratégiques. L’engagement des armées dans la gestion des crises climatiques et la perception positive qu’en ont les populations les positionnent comme des acteurs importants de l’adaptation des sociétés au changement climatique. 

Dans le même temps, face à des catastrophes où l’armée est de plus en plus utilisée comme dernier recours, et alors même que les moyens alloués à ce type de missions ont été réduits 29 , les réponses gouvernementales doivent anticiper une priorisation des missions en cas d’engagement de haute intensité. Cette anticipation a des effets sur la préparation opérationnelle des forces, en termes d’entraînement, d’acquisition et d’emploi de matériel, de prépositionnement. 

Parallèlement, la triple exigence d’atténuation de l’empreinte écologique des armées, de contribution à la gestion des crises environnementales en soutien des pouvoirs civils, et de maintien d’une efficacité opérationnelle face à un ennemi possiblement « de même niveau » demande des choix politiques à horizon très court pour des effets à long terme sur un environnement stratégique difficilement anticipable. En effet, les programmes d’armement, qui conditionnent les matériels qui seront disponibles pour les forces armées, ont une inertie de l’ordre d’une quarantaine d’années. 

Les politiques de recrutement ont quant à elles une inertie de l’ordre d’une quinzaine d’années pour certaines spécialités (Service de Santé des Armées par exemple). Cette articulation entre les champs militaire et écologique rend alors la prise de décision particulièrement difficile, puisqu’elle demande d’effectuer des arbitrages dans un contexte d’incertitude élevée.

Notes

  1. LOI n° 2018-607 du 13 juillet 2018 relative à la programmation militaire pour les années 2019 à 2025
  2. Audition du général Lecointre par les députés de la Commission des affaires étrangères, 19 janvier 2020
  3. Cette tendance s’explique par la course à la supériorité opérationnelle des matériels, elle génère notamment une intégration croissante d’équipements numériques qu’il faut approvisionner, et dans certains cas un renforcement des blindages
  4. Les exportations d’énergie de la Russie vers l’Union européenne représentent environ 8,5 % de son PIB
  5. La notion de changements globaux font référence à l’ensemble des effets des activités humaines sur l’environnement à une échelle globale, au-delà de la seule question climatique (ils incluent par exemple la question de la biodiversité
  6. Albeck-Ripka, L., I. Kwai, T. Fuller & J. Tarabay (2020), ‘It’s an Atomic Bomb’: Australia Deploys Military as Fires Spread
  7. Nechepurenko, I. (2019), Russia Sends Military Planes to Fight Wildfires in Siberia. New York Times.
  8. CBC News (2019), 2,000 Military Personnel Supporting Volunteers in Ontario, Quebec, N.B. flood zones. The Canadian Press
  9. Michael VanRooyen, Vincenzo Bollettino, Birthe Anders, The Military in Humanitarian Relief: Towards a New Normal?, Seminar, September 2018, Radcliffe Institute for Advanced Studies, Harvard University ; Roland Marchal, « La militarisation de l’humanitaire : l’exemple somalien », Cultures & Conflits [En ligne], 11 | automne 1993
  10. Florian Opillard, Angélique Palle, et Léa Michelis, « Discourse and Strategic Use of the Military in France and Europe in the Covid-19 Crisis », Tijdschrift Voor Economische En Sociale Geografie 111, no 3 (2020): 239-59.
  11. Fabrice Courtin, Philippe Msellati, et Pascal Handschumacher, « La dynamique spatio-temporelle du virus Ebola dans l’espace CEDEAO: Les leçons géographiques d’une catastrophe épidémiologique », Dynamiques environnementales, no 36 (1 juillet 2015): 28-57 ; Frédéric Keck, « Une sentinelle sanitaire aux frontières du vivant*: Les experts de la grippe aviaire à Hong Kong », Terrain, no 54 (15 mars 2010): 26-41,; Daniela Curseu et al., « Potential Impact of Climate Change on Pandemic Influenza Risk », in Global Warming: Engineering Solutions, éd. par Ibrahim Dincer et al., Green Energy and Technology (Boston, MA: Springer US, 2010), 643-57.
  12. A titre d’exemple, l’armée américaine a perdu 3246 personnels militaires en Irak entre 2003 et 2007 dans des opérations logistiques composées majoritairement d’approvisionnement pétrolier (Robert Bateman, Green Machine, Earth Island Journal, Vol. 28, No. 3 (Autumn 2013), pp. 23-26.)
  13. Matt McDonald, Ecological Security: Climate Change and the Construction of Security, Cambridge, Cambridge University Press, 2021.
  14. Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, Instruction interministérielle relative à l’engagement des armées sur le territoire national lorsqu’elles interviennent sur réquisition de l’autorité civile, N°10100/SGDSN/ PSE/PSN/NP, 14 novembre 2017.
  15. Entretien Lieutenant-Colonel, armée de terre, 2019.
  16. US Department of Defense, Report on Effects of a Changing Climate to the Department of Defense, Janvier 2019.
  17. Courtin, F., P. Msellati, & P. Handschumacher (2015) “La dynamique sp tio-temporelle du virus Ebola dans l’espace CEDEAO”. Dynamiques environnementales, pp. 28–57. http://dx.doi. org/10.4000/dynenviron.946.
  18. Keck, F. (2010), “Une Sentinelle Sanitaire aux Frontières du Vivant*”. Terrain 54, 1 January 2014. Available at https://doi.org/10.4000/terra in.13928. Consulté le 7 avril 2020.
  19. Meynard, J.-B. (2008), “Surveillance Épidémiologique en Temps Réel dans les Armées: Concepts, Réalités et Perspectives en France”. Revue d’Épidémiologie et de Santé Publique 56, pp. 11–20.
  20. Denux, V., et al. (2016), “Le Service de Santé des Armées: Des Savoir-faire Militaires au Service de la Gestion des Crises Sanitaires”. Médecine 12, pp. 44–45.
  21. CNA Military Advisory Board, « National Security and the Accelerating Risks of climate change », CNA military advisory board, Mai 2014.
  22. Entretien, officier supérieur, État-Major des Armées, février 2020. Entretien, officier supérieur, EMSOME, février 2019.
  23. Entretien, Colonel, armée de terre, 2021.
  24. Suivi de l’action du service de santé des armées pendant la crise sanitaireRapport d’information n° 501 (2019-2020) de M. Jean-Marie BOCKEL et Mme Christine PRUNAUD, fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, déposé le 10 juin 2020 ; Entretiens, SSA, Février à Juin 2021. Cette réduction des effectifs a été interrompue par la dernière loi de programmation militaire, mais ses effets seront visibles dans plusieurs années.
  25. Le projet ANR ARMY analyse le rôle des armées dans la gestion de la crise du Covid-19 et sa réception par les populations dans une perspective comparative (France, Italie, États-Unis, Allemagne, Suisse). Il a mené une enquête qualitative auprès d’un panel de 3000 personnes représentatives de la population française qui visait à interroger la perception de l’intervention militaire par les Français lors de la crise Covid.
  26. Baromètre de Confiance Politique du CEVIPOF, vague 13, décembre 2021 – janvier 2022.
  27. Muxel Anne, Opillard Florian et Palle Angélique, L’armée, les Français et la crise sanitaire. Une enquête inédite”, Etude de l’IRSEM, juin 2022, p. 19.
  28. Ibid., p. 47.
  29. Rapport d’information n° 501 (2019-2020) de M. Jean-Marie BOCKEL et Mme Christine PRUNAUD, fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, déposé le 10 juin 2020 ; Rapport d’information n° 702 (2014/2015) au nom de la commission des finances sur les moyens de la sécurité civile, l’exemple de l’unité d’instruction et d’intervention de la sécurité civile n° 7 (UIISC7).
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Angélique Palle, Adrien Estève, Florian Opillard, Les armées et le changement climatique au temps de la haute intensité, Groupe d'études géopolitiques, Sep 2022, 84-88.

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