Géopolitique, Réseau, Énergie, Environnement, Nature
Comprendre la « civilisation écologique » selon la Chine
Numéro #1
Défilement

Numéro

Numéro #1

Auteurs

Stéphanie Monjon , Léa Boudinet , Clémence Pèlegrin

21x29,7cm - 167 pages Numéro #1, Septembre 2021

La puissance écologique de la Chine : analyses, critiques, perspectives

Chères lectrices, chers lecteurs,

Voici le premier numéro de la GREEN (Géopolitique, Réseaux, Energie, Environnement, Nature), nouvelle revue semestrielle bilingue (français, anglais), dont l’ambition est d’offrir une analyse pluridisciplinaire des questions énergétiques, environnementales et climatiques.

Si l’écologie et le climat font l’objet d’une importante couverture médiatique, le volume d’informations disponibles, parfois contradictoires et fragmentées, peut limiter leur capacité à informer et à transmettre les savoirs fondamentaux sur l’urgence climatique. Le discours scientifique, lui, évolue sur des fréquences peu audibles pour le grand public et la société civile.

Aussi, deux convictions ont guidé la construction de la revue GREEN. La première : les sujets environnementaux et climatiques méritent d’être appréhendés avec nuance, pour rendre compte de leur complexité et de la pluralité des enjeux qu’ils sous-tendent. La deuxième : le dialogue, entre sciences expérimentales et sciences humaines d’une part, et entre discours scientifique et discours éditorial d’autre part, sont des leviers puissants pour rendre ces sujets accessibles et intelligibles. C’est pourquoi nous avons conçu la GREEN comme un espace de réconciliation et de restauration de ces dialogues, entre l’urgence de la conscience de l’action et le temps long. La GREEN s’adresse à un public large : de l’expert au décideur politique et, sans renoncer à son exigence technique, au lecteur curieux et sensible aux enjeux environnementaux et climatiques.

Cette ambition repose sur la contribution de nombreux chercheurs français, européens et internationaux, ainsi que sur un comité scientifique à l’image du projet, c’est-à-dire pluriel. Personnalités issues du monde universitaire comme du monde politique et économique, ils nous ont fait l’honneur de leur confiance et de leurs éclairages respectifs sur l’environnement et le climat.

Le choix de la Chine était un pari pour ce premier numéro. En effet, comment comprendre les enjeux climatiques et environnementaux de notre époque sans s’intéresser au premier émetteur de CO2 mondial, à la deuxième puissance économique, et à l’un des États affichant le plus d’ambition face au changement climatique ?

L’annonce de la Chine d’atteindre la neutralité carbone en 2060 a suscité de la surprise et de l’espoir au sein de la communauté internationale. De la surprise, car l’objectif apparaît très ambitieux, alors que les émissions de gaz à effet de serre du pays continuent d’augmenter, représentant aujourd’hui plus de 27 % des émissions mondiales. De l’espoir, car, avec cette annonce, la Chine affiche son soutien à la dynamique lancée par l’Accord de Paris, qui a été fortement compromise par le choix de l’administration Trump de s’en retirer. 2020 devait constituer une année charnière : les pays signataires de l’Accord s’étaient engagés à renforcer leurs engagements de réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre si cela s’imposait. La Chine, puis le Japon et la Corée du Sud ont ainsi successivement annoncé leur objectif d’atteindre la neutralité carbone, respectivement en 2060, pour la première, et en 2050, pour les deux autres. L’Union européenne, qui a introduit l’objectif de neutralité carbone dans son Pacte vert en 2019, est récemment parvenue à un accord entre États membres sur la réduction de ses émissions de 55 % d’ici 2030. Aux États-Unis, le candidat démocrate Joe Biden avait, dès l’été 2020, annoncé son objectif d’une production électrique domestique « zéro carbone » dès 2035. L’incertitude demeure cependant sur la faisabilité de ces annonces au regard des politiques publiques mises en œuvre. Les investissements chinois notamment dans des actifs très carbonés, dans le pays mais aussi sur les Nouvelles routes de la soie, incitent à un optimisme modéré. À l’échelle mondiale, la pandémie de Covid-19 avait été l’occasion d’espérer que l’économie mondiale verrait son intensité énergétique réduire durablement. Cependant, la baisse des émissions induite n’a été que de courte durée, et aucune inflexion durable n’est en vue.

L’ambition affichée par la Chine en matière de réduction d’émissions de CO2 – l’annonce de neutralité carbone du gouvernement chinois est circonscrite au carbone et pas à l’ensemble des gaz à effet de serre- ne saurait faire oublier la complexité et la diversité des défis auxquels le pays doit faire face pour lutter efficacement contre la pollution et la destruction de l’ensemble des écosystèmes indispensables à la vie. Car trop souvent, on considère le climat comme le tout, alors qu’il est seulement une partie de l’équation de la préservation de la planète.

En matière climatique, la rhétorique volontariste de l’État chinois (et ce, depuis quelques années seulement, voir l’article d’Amy Dahan, p. 15, et celui d’Andrée Clément, p. 121) met en évidence le caractère éminemment géopolitique de la lutte contre le changement climatique. Derrière cette vertu manifeste, cette ambition interroge : la transition écologique apparaît en creux comme un levier puissant de croissance économique, de conquête de parts de marché dans de nombreux secteurs industriels, et d’influence sur la scène internationale, notamment dans le monde en développement. Pourtant, les bénéfices économiques et diplomatiques semblent dépasser les bénéfices réels pour la lutte contre le changement climatique (voir l’article de Jean-Paul Maréchal, p. 25). C’est l’objet de la première partie de ce numéro.

La question climatique amène naturellement à la question de l’énergie, principale cause du réchauffement climatique à l’échelle du globe. C’est pourquoi le rapport de la Chine à l’énergie mérite un examen approfondi : les technologies dites « bas-carbone » – énergies renouvelables, nucléaire, véhicules électriques…- sont aujourd’hui au coeur de la stratégie de la Chine pour décarboner son économie et réduire ses émissions. Dans des technologies clés comme le photovoltaïque et l’éolien, la Chine a investi plus et plus rapidement que n’importe quel autre État au monde. Pourtant, le charbon, déjà dominant dans les mix énergétique et électrique du pays, continue à être développé par la Chine, sur son territoire et à l’étranger, notamment par le biais des Nouvelles routes de la soie (voir l’article d’Eric Armando, p. 91 et celui de Han Chen et Cecilia Springer, p. 99). Plus généralement, les infrastructures carbonées occupent une place importante dans le volume global des investissements chinois sur les routes de la soie : qu’en est-il de la faisabilité de la transition énergétique chinoise, et du respect de ses engagements climatiques ? C’est la question à laquelle nous tenterons de répondre dans la deuxième partie de ce numéro.

Au-delà de l’énergie et du climat, la troisième et dernière partie de ce numéro interroge plus largement la notion de civilisation écologique, inscrite dans la Constitution chinoise depuis les années 2000 et rappelée en 2017 par Xi Jinping. L’écologie s’intéresse aux interactions et à l’interdépendance des êtres vivants entre eux et avec leurs milieux. Une civilisation écologique, au-delà du climat, s’inscrit donc dans le respect de l’environnement et des limites planétaires. Or, la qualité de l’air et des sols en Chine demeure encore préoccupante, malgré l’annonce de l’entrée en guerre du pays contre la pollution en 2014 (voir l’article de Stéphanie Monjon et Léa Boudinet, p. 128). Par ailleurs, l’interventionnisme croissant du Parti communiste chinois dans la sphère environnementale se révèle dans des enjeux méconnus, comme la digitalisation des villes (voir l’article de Federico Cugurullo, p. 134) et le développement de nouveaux outils de gouvernance de l’économie, comme le crédit social environnemental (voir l’article de Stéphanie Monjon et Elodie René, p. 138). D’où la question portée par le troisième chapitre de ce numéro : en quoi consiste aujourd’hui la « civilisation écologique » chinoise ? Cette ambition conduit-elle au renforcement de l’autoritarisme chinois ?

+--
Voir le plan de l'articleFermer
Citer l'article +--

Citer l'article

APA

Stéphanie Monjon, Léa Boudinet, Clémence Pèlegrin, Comprendre la « civilisation écologique » selon la Chine, Groupe d'études géopolitiques, Sep 2021.

À lire dans ce numéro +--

À lire dans ce numéro

Voir toute la revuearrow
Notes et sources +