Géopolitique, Réseau, Énergie, Environnement, Nature
Entre tragédie et techno-optimisme : la nouvelle Realpolitik climatique
Issue #2
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Auteurs

Mona Ali

21x29,7cm - 99 pages Numéro #2, Septembre 2022

Écologie de guerre : un nouveau paradigme

Empire

Le musée du Prado et le musée national Reina Sofía ont été fermés au public au cours des deux jours du sommet de l’OTAN qui s’est tenu à Madrid la dernière semaine du mois de juin. La veille de l’ouverture du sommet, devant le Guernica de Picasso au Sofia, Extinction Rebellion et Fridays for Future ont organisé un die-in. Cinq mille représentants et délégués de l’OTAN sont arrivés à Madrid. Ils étaient accompagnés d’équipes de sécurité comptant près de dix mille personnes. Cette même semaine, la Cour suprême des États-Unis a révoqué le droit à l’avortement, limité la capacité de l’Agence américaine de protection de l’environnement à réduire les émissions de gaz à effet de serre et assoupli le droit de port d’armes aux États-Unis. Et pourtant, le chaos que le système juridique américain avait déclenché à l’intérieur des États-Unis a été temporairement mis de côté lors du sommet de Madrid ; l’équipe du président Biden, mettant en avant l’idée que l’hyperpuissance américaine peut encore, par son hégémonie, stabiliser la planète. 

Dans la structure hiérarchique de l’OTAN, les États-Unis occupent le rang de commandant suprême. Le concept stratégique de l’OTAN 1 affirme explicitement que la capacité nucléaire des États-Unis est le pilier de la sécurité de la région Atlantique Nord. À la suite de la guerre déclenchée par le Russie en Ukraine, le programme politique de l’OTAN, récemment mis à jour, a remplacé le partenariat stratégique initialement planifié avec la Russie en 2010 par une position plus agressive à l’égard de la puissance eurasienne. L’OTAN rappelle une constance de son concept stratégique : si un membre de l’OTAN est attaqué, l’article 5 peut être invoqué, ce qui permet à l’alliance de mettre en place des mesures de représailles. L’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne prendra peut-être des années, mais plus de cent mille soldats américains sont actuellement stationnés en Europe. Depuis janvier, presque vingt mille soldats sont venus s’y ajouter.

La mise en place du plus grand déploiement militaire américain en Europe depuis la guerre froide s’accompagne du ravitaillement de l’Europe. Le gaz naturel liquéfié (GNL) américain représente aujourd’hui près de la moitié des importations européennes, un revirement étonnant par rapport à l’année dernière, lorsque le GNL américain s’était trouvé écarté par l’Europe pour des raisons environnementales. Au grand regret des défenseurs du climat, le Parlement européen a voté en faveur de l’inclusion du gaz dans sa taxonomie des énergies vertes. En sécurisant son plus grand marché étranger tout en révisant les règles (taxonomies) des énergies durables, les faucons de la politique étrangère de l’administration Biden ont réussi un remarquable coup d’éclat.

Henry Kissinger a récemment fait remarquer : «  Un aspect curieux de cette guerre est qu’elle ressemble presque à la Première Guerre mondiale » 2 . Un mythe commun propagé par les économistes, est qu’en interrompant le commerce et les investissements internationaux, les guerres freinent la mondialisation. Adam Tooze et Ted Fertik 3 complexifient ce raisonnement. Ils affirment que la Première Guerre mondiale a stimulé les circuits de la mondialisation du 19e siècle et les a profondément redessinés. La guerre en Ukraine a bouleversé de manière irrévocable le paysage mondial. L’invasion a été suivie par l’expulsion de la Russie du système commercial et financier mondial par les États membres du G7. La contre-offensive de l’Occident contre l’invasion russe a été menée sur le terrain économique par le biais d’embargos sur les importations et exportations russes, par des saisies des réserves de change russes et d’un soutien militaire important à l’Ukraine. L’expulsion coordonnée de la Russie des infrastructures financières et commerciales mondiales a été sans précédent par son ampleur si ce n’est par son degré de complexité.

Lorsque l’Union européenne a adopté son sixième train de sanctions à l’encontre de la Russie cet été, elle a accepté de se joindre aux Américains et aux Britanniques pour imposer un embargo sur le pétrole russe. Peu après que le plan du Trésor américain visant à plafonner le prix du pétrole brut russe a été accepté par les gouvernements européens, le 2 septembre 2022, Poutine a suspendu la livraison de gaz naturel vers l’Europe via le gazoduc Nord Stream 1. Initialement proposé par Janet Yellen, la secrétaire américaine au Trésor, dans le but explicite de réduire l’inflation intérieure, ce plafonnement a été ultérieurement présenté comme un geste bienveillant visant à permettre l’acheminement de pétrole russe moins cher vers les économies à faible et moyen revenu. 

Avant la guerre, 40 % du gaz de l’Europe était fourni par la Russie. Au début de la guerre, les exportations de matières premières russes avaient été exemptées des sanctions occidentales. L’élimination de la Russie, un important producteur d’hydrocarbures – qui, avant la guerre, fournissait 14 % du pétrole et du gaz mondial 4 – a entraîné des pénuries d’énergie et une escalade des prix, notamment en Europe. La hausse des prix mondiaux des produits de base, en particulier ceux du carburant et des denrées alimentaires, a entraîné des niveaux d’inflation jamais vus depuis plus de quarante ans. La guerre en Europe de l’Est a bouleversé l’ensemble du système économique et énergétique mondial.

Une décision majeure prise lors du sommet de Madrid a été l’établissement d’une base militaire américaine permanente en Pologne. L’OTAN incarne la concentration de la puissance financière, juridique et militaire mondiale dans la région de l’Atlantique Nord. Il s’agit avant tout d’une alliance militaire transatlantique. Dans le cadre de l’approche à 360 degrés de la dissuasion intégrée qu’elle s’est fixée – impliquant la cybertechnologie et l’ « interopérabilité  » entre les systèmes de défense alliés –, elle est un panopticon benthamien du 21e siècle, sous le regard duquel se trouve le reste du monde. Au nom de la défense des valeurs et des institutions démocratiques, l’OTAN s’est assigné le rôle de gestionnaire de crise mondiale. Son mandat extraterritorial s’étend désormais de la « violence sexuelle en temps de conflit » à l’adaptation climatique. 

En exposant clairement les liens entre la défense nationale, l’indépendance énergétique et la sécurité économique, le cadre climatique de l’OTAN constitue une version militarisée de l’« écologie de guerre » de Pierre Charbonnier 5 : un cadre dans lequel la décarbonation est intégrée à un projet hégémonique. 

L’écologie de guerre face aux reconfigurations militaires

La conceptualisation de l’écologie de guerre de Pierre Charbonnier est quelque peu différente de l’ «  adaptation militarisée » de l’OTAN. À première vue, la vision de Pierre Charbonnier semble être une vision typiquement européenne, qui proclame l’austérité énergétique comme la résistance de l’Europe à sa dépendance aux « ressources toxiques » russes. Pierre Charbonnier demande instamment à l’Europe de rompre sa dépendance aux importations de pétrole et de gaz et de reconquérir sa souveraineté énergétique et économique par la décarbonation. Il affirme également que l’écologie politique devrait intégrer la décarbonation dans un grand récit – un récit qui lie la transition énergétique à une transformation sociale plus large. Un grand récit, affirme-t-il, permettra de créer une large coalition autour de la décarbonation. Les mobilisations financières, technologiques et administratives à grande échelle nécessaires à la production d’énergie propre ont historiquement été associées à la « guerre totale ». Cette vision est désormais manifeste dans le programme RePowerEU de l’Union européenne. Son équivalent américain – le projet de loi omnibus de 555 milliards de dollars sur le climat et les dépenses sociales désigné sous le nom de Build Back Better – a été fortement réduit au point que ses aspects novateurs ont été supprimés. 

Ainsi, la géopolitique de l’« écologie de guerre » de Pierre Charbonnier se situe entre la vision tragique – qui déclare l’impossibilité de limiter les émissions de carbone pour éviter l’impact le plus catastrophique du changement climatique – et la naïveté des techno-optimistes pour qui les technologies de séquestration du carbone peuvent être développées à temps pour limiter le réchauffement planétaire à 1,5 degré Celsius. Conscient de la nature asymétrique de la guerre menée par l’Occident en réponse à l’invasion de l’Ukraine par la Russie et des souffrances qu’elle entraîne pour les gens ordinaires, Pierre Charbonnier met en garde contre la possibilité d’une subordination de l’écologie politique à l’impératif de guerre. Il met en garde contre le risque que l’« écologie de guerre » ne débouche sur un nationalisme écologique. Alors qu’une realpolitik autour de la politique climatique est nécessaire, les défenseurs du climat doivent empêcher sa récupération par de puissants intérêts (financiers et de combustibles fossiles) tout en dirigeant les capacités financières, logistiques et administratives des fournisseurs d’énergie et des États vers des investissements et des infrastructures vertes. 

Ce concept d’« écologie de guerre » de Pierre Charbonnier incite ceux d’entre nous qui vivent aux États-Unis à envisager les possibilités de lier le programme de croissance durable associé à la transition énergétique au seul domaine qui échappe à la rigidité du légalisme procédural américain, à savoir son complexe militaro-industriel. Compte tenu de ce que Cass Sunstein appelle « le nuage noir qui plane désormais sur l’État administratif » 6 et du fait que la défense représente le seul aspect de la politique américaine qui soit véritablement non partisan, il pourrait être nécessaire d’intégrer le financement du climat dans le budget du ministère américain de la défense. Avant même l’invasion de l’Ukraine par la Russie, en pleine pandémie, les dépenses militaires mondiales ont dépassé les montants records de 2 000 milliards de dollars en 2021. Les dépenses américaines totalisent à elles seules 40 % du total, soit environ 800 milliards de dollars par an. Alors que la loi d’autorisation de la défense nationale, qui permet d’augmenter les dépenses de défense, a reçu le soutien de tous les partis, une initiative très positive visant à réduire la pauvreté des enfants aux États-Unis (le crédit d’impôt pour enfants) a expiré en décembre 2021 et n’a pas été prolongée. 

À première vue, l’« adaptation militaire » – la version de l’OTAN de l’écologie de guerre – semble offrir une solution sans faille au retard pris dans l’action climatique. (Au fur et à mesure que les taux d’intérêt augmentent, retarder l’atténuation et l’adaptation au changement climatique deviendra de plus en plus coûteux). L’adaptation militarisée est le résultat progressif de la normalisation des pouvoirs d’urgence mis en place au cours de la pandémie. Aux États-Unis, la loi sur la production de défense a été activée à plusieurs reprises au cours des deux dernières années et demie, pour produire des ventilateurs et des vaccins, importer du lait maternisé et, également, saisir les actifs étrangers d’autres gouvernements. Les déclarations d’urgence peuvent irriter les libertaires et Agamben 7 mais ne sont pas remarquées ou ne sont pas contestées par la majorité de la population américaine. 

En réalité, les militants du climat ont poussé Biden à décréter une urgence climatique et à recourir à des pouvoirs d’urgence pour mettre en place un nouveau pacte écologique. Biden a répondu par la publication, le 6 juin, d’un décret intitulé « Defense Production Act For Clean Energy » 8 . Ce décret contourne l’impasse électorale pour développer les infrastructures vertes, par exemple les parcs éoliens sur les terres fédérales. Le décret prévoit également qu’il imposera des pratiques de travail équitables pour bâtir un arsenal des énergies propres 9 . Arme à double tranchant en termes de relations étrangères, cette nouvelle législation réduit simultanément les droits de douane sur les importations de technologies solaires asiatiques (essentielles à la capacité de production solaire américaine) tout en promettant de renforcer les chaînes d’approvisionnement vertes entre les États alliés.

Turbulences sur les marchés

Environ un tiers de l’approvisionnement énergétique mondial provient du pétrole, un peu moins d’un tiers du charbon et environ un quart du gaz naturel. Les énergies renouvelables représentent moins d’un dixième de l’approvisionnement énergétique mondial. La guerre a été extrêmement profitable pour les producteurs de combustibles fossiles, dont les revenus ont plus que doublé(note]Agence internationale de l’énergie, World Energy Investment 2022, Juin 2022.[/note] par rapport à leur moyenne sur cinq ans. La flambée des prix du pétrole a permis à Saudi Aramco de dépasser Apple en termes de capitalisation. La plus grande compagnie pétrolière du monde est également son plus grand émetteur de carbone. Les États-Unis restent pourtant le premier producteur mondial de pétrole et de gaz. Pour diverses raisons – notamment l’effondrement des prix du pétrole brut en 2020 et la crainte de voir des actifs de combustibles fossiles bloqués à mesure que la transition énergétique s’accélère – les producteurs de pétrole et de gaz hésitent de plus en plus à accroître leurs investissements. Cette réticence s’est traduite par de faibles stocks et des prix élevés. Bien que l’Arabie saoudite dispose des stocks les plus importants au niveau mondial, les plus fortes augmentations des investissements en amont dans le secteur sont attendues de la part des entreprises pétrolières et gazières américaines. L’investissement dans le gaz naturel liquéfié a été le plus important parmi les catégories de combustibles fossiles. À la suite de la crise ukrainienne, les États-Unis sont en passe de devenir le premier exportateur de GNL. La guerre a été une aubaine pour l’industrie américaine des combustibles fossiles. Les bénéfices exceptionnels réalisés cette année dans le secteur du pétrole et du gaz suffisent à financer une décennie d’investissements dans des combustibles à faible taux d’émission qui pourraient permettre d’atteindre l’objectif mondial de zéro émission nette. Comme le montre clairement l’évolution des sanctions, l’ingérence des grands États dans les marchés compromet leur efficacité. Mais la non-intervention des gouvernements sur les marchés peut être coûteuse à l’échelle planétaire. Les profits de guerre réalisés par l’industrie des combustibles fossiles pourraient être taxés afin de financer les énergies propres.

À mesure que les prix des combustibles fossiles augmentent, les alternatives éoliennes et solaires deviennent de plus en plus compétitives. La plus forte augmentation des investissements dans les technologies propres est essentiellement le fait des grands groupes pétroliers et gaziers européens. Le choc énergétique que subit l’Europe va accélérer la tendance vers les énergies renouvelables. Toutefois, les perturbations en amont (par exemple dans l’approvisionnement en minerais de terres rares, dont la Chine est le principal fournisseur) ont ralenti les chaînes de production vertes. Si l’envolée des prix du pétrole profite aux producteurs de pétrole, la hausse des prix à la pompe est un facteur important de mécontentement des électeurs américains. 

Les prévisions selon lesquelles les démocrates perdraient des sièges lors des prochaines élections de mi-mandat aux États-Unis ont incité l’administration Biden à proposer une réduction massive des prix de l’essence. Les progressistes ont suivi le mouvement. Les propositions récentes des groupes de réflexion de gauche aux États-Unis proposent notamment le financement par l’État de nouveaux forages nationaux et la construction de raffineries de pétrole publiques. La volonté de juguler l’inflation des produits de base a incité l’administration à revenir sur d’anciennes promesses. L’administration Biden a effectué ses premières ventes de concessions pétrolières onshore sur des terrains publics. Elle a également publié un plan de forage pétrolier offshore et supplie un monarque saoudien à la sinistre réputation de produire davantage de pétrole. 

La façon dont cela va se réaliser est incertaine. La position américaine consiste à dire que la construction de nouvelles infrastructures de combustibles fossiles est préférable à l’atténuation des sanctions russes en échange d’une augmentation des exportations énergétiques russes. Si le Trésor américain parvient à imposer un plafonnement des prix du pétrole russe et que la Russie riposte en mettant fin à ses exportations d’énergie vers l’Ouest, la flambée des prix de l’essence sonnera le glas de l’administration Biden. Les Saoudiens pourraient très bien ne pas ouvrir leurs robinets pour un second mandat de Biden, préférant une triangulation hydro-carbone avec Poutine et Trump à la place. 

Le centre et la périphérie

L’avenir climatique des pays en voie de développement sera lié à l’évolution de l’ordre économique mondial militarisé.

En tant que puissance manufacturière mondiale, la consommation d’énergie de la Chine représente environ un quart de la consommation mondiale. L’Asie consomme près de la moitié de l’approvisionnement énergétique mondial, les États-Unis environ 16 % et l’Europe environ 14 %. La déstabilisation des infrastructures financières et commerciales a aggravé la crise énergétique et économique qui touche aujourd’hui une grande partie de l’économie mondiale. Les perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales ont également contribué à une inflation généralisée 10 . La combinaison de l’inflation, des hausses de taux d’intérêt et de la valorisation continue du dollar a provoqué des crises de la dette dans 54 économies. La Russie, elle aussi, a fait défaut sur sa dette, non pas par manque de moyens financiers mais à cause des sanctions. Ses paiements d’intérêts n’ont pas été acceptés par les banques occidentales 11 .

Les nouveaux engagements de l’Allemagne en matière de réarmement (au-delà de 2 % du PIB) et la volonté de créer une nouvelle force armée européenne commune (capacité de déploiement rapide de l’Union européenne) vont de pair avec les engagements visant à approfondir et à stabiliser les marchés européens des obligations souveraines. Des réformes du Pacte de stabilité et de croissance de l’Union ont été proposées afin de soustraire les dépenses militaires et écologiques à ses exigences en matière de déficit et de dette. Le mouvement en faveur des énergies renouvelables en Europe est étroitement lié à la volonté d’indépendance énergétique vis-à-vis de la Russie. Le choc énergétique a incité la Banque centrale européenne à s’engager à accroître ses achats d’actifs verts, ce qui la distingue de la Réserve fédérale américaine et de la Banque d’Angleterre qui ont suspendu d’achats d’actifs verts. Alors que l’euro atteint son plus bas niveau depuis vingt ans par rapport au dollar, le renforcement des finances publiques et de la défense européennes constituent un rempart contre les menaces qui pèsent sur la souveraineté européenne, non seulement de la part de la Russie mais aussi de l’empiètement monétaire et militaire américain. 

Des erreurs évidentes telles que l’abandon de l’énergie nucléaire par l’Allemagne et la réorientation de la sécurité et de l’approvisionnement énergétique de l’Europe par l’Amérique troublent le grand récit historique de la marche de l’Europe vers l’indépendance énergétique. Il en va de même pour la recherche d’une plus grande « sécurité énergétique » en Europe qui entraîne d’importants dommages collatéraux dans le reste du monde. La hausse des prix sur le marché européen du gaz (contrairement au pétrole, le GNL est un marché segmenté) pousse les fournisseurs de GNL à rompre des contrats (en invoquant des clauses de force majeure) et à réacheminer vers l’Europe des navires-citernes initialement destinés à l’Asie. 

Les trois quarts du GNL américain sont désormais acheminés vers l’Europe, ce qui entraîne de graves pénuries d’approvisionnement aux périphéries de l’économie mondiale. Les importateurs de GNL, comme le Pakistan, ont été plongés dans une spirale inflationniste de la dette énergétique. La Chine vient de prêter 2,3 milliards de dollars au Pakistan pour renforcer ses réserves de change qui s’amenuisent.

Pour ceux d’entre nous qui se trouvent sous le parapluie nucléaire de l’OTAN – qui, selon l’organisation, couvre 30 États ou un milliard de personnes – l’adaptation militarisée ressemble de plus en plus à la construction d’une forteresse Nord dans une mer de réfugiés climatiques. 

La polycrise (dette-climat-pandémie) à la périphérie entraînera des vagues de migration beaucoup plus importantes, notamment de l’Afrique vers l’Europe. L’entreprise de défense américaine Raytheon – saluée par l’Agence de protection de l’environnement pour son leadership en matière de climat – a insisté sur la demande de produits et de services militaires face à l’urgence climatique. Le même ensemble de moyens militaires pourrait être déployé pour contrôler un afflux de réfugiés climatiques.

La guerre en Ukraine a cristallisé l’émergence de deux blocs distincts en matière d’énergie, d’économie et de sécurité : l’un s’articulant autour de l’Atlantique Nord (OTAN) et l’autre autour des grandes économies en développement (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) ou BRICS. Le raidissement monétaire des banques centrales a rendu les conditions de financement plus difficiles. Dans un ordre économique mondial militarisé, les économies à faible et moyen revenu renouent avec la logique de la Guerre froide pour s’assurer des avantages sur des axes géopolitiques différents, comme l’Inde – située à la fois dans les BRICS mais aussi dans le Quad (Australie, Inde, Japon, États-Unis) – l’a fait avec un certain succès sous couvert d’une position de neutralité. Le Japon est en train de réviser sa constitution afin de supprimer sa position pacifiste en matière de politique étrangère – ironiquement, mise en place par ses occupants américains – pour soutenir les États-Unis, qui soutiennent essentiellement les forces d’autodéfense du Japon. 

Ce n’est pas une coïncidence si le Japon est le plus gros détenteurs de bons du Trésor américain. Une « écologie de guerre  » renforcée peut produire de bons résultats : le plan américain «  Build Back Better World  » et le plan d’investissement et d’infrastructures vertes mondiales du G7 sont, après tout, des réponses géopolitiques à la Belt and Road Initiative. 

Parmi les nombreuses incertitudes d’un ordre économique mondial militarisé, il est clair que la transition énergétique entraînera une instabilité et des inégalités macroéconomiques importantes, comme nous n’en avons jamais connues auparavant. Il est également évident qu’une grande partie des dommages collatéraux sera supportée par les pays périphériques. Avant la guerre en Ukraine, on estimait que le Sud avait besoin de 4 300 milliards de dollars pour se remettre de la pandémie. Les prêts accordés par les principaux prêteurs multilatéraux tels que le FMI et la Banque mondiale ont été nettement insuffisants. 

Sur les 650 milliards de dollars d’émission de droits de tirage spéciaux en 2021, 105 milliards ont été dépensés par les économies en développement et émergentes. Cependant, les économies sanctionnées telles que l’Afghanistan ou le Yémen – avec un nouveau gouvernement reconnu internationalement – ont été incapables de convertir leurs DTS). L’engagement du G20 consistant à verser 100 milliards de dollars en DTS aux économies en développement n’a pas encore été concrétisé. L’ensemble de ces engagements sont insuffisants.

Notes

  1. Le concept stratégique de l’OTAN, 29 Juin 2022.
  2. Henry Kissinger, Interview, PBS Newshour, 8 Juillet 2022.
  3. Adam Tooze, Ted Fertik. « The World Economy and the Great War.» Geschichte Und Gesellschaft 40, no. 2 (2014): 214–38.
  4. Energy Fact Sheet: Why does Russian oil and gas matter?, Agance internationale de l’énergie, mars 2021.
  5. Pierre Charbonnier, La naissance de l’écologie de guerre, le Grand Continent,
    18 mars 2022.
  6. Cass R. Sunstein, Who Should Regulate?, The New York Review, 26 Mai 2022.
  7.  Giorgio Agamben, State of Exception, 2003
  8. FACT SHEET: President Biden Takes Bold Executive Action to Spur Domestic Clean Energy Manufacturing, Maison Blanche, 06 JUin, 2022.
  9. FACT SHEET: President Biden Takes Bold Executive Action to Spur Domestic Clean Energy Manufacturing, Maison Blnche, 06 Juin, 2022.
  10. Déterminés par les fluctuations de l’offre et de la demande sur des marchés hautement financiarisés, les prix des produits de base – tels que le blé, le pétrole, le gaz naturel – sont intrinsèquement volatils.
  11. Juste avant la guerre en Ukraine, la Russie avait 640 milliards de dollars de
    réserves de change. La moitié de ceux-ci ont été gelés
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Mona Ali, Entre tragédie et techno-optimisme : la nouvelle Realpolitik climatique, Groupe d'études géopolitiques, Sep 2022, 27-33.

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