Bulletin des Élections de l’Union Européenne
Entretien avec Martin Schulz (Fondation Friedrich-Ebert, SPD)
Numéro #1
Défilement

Numéro

Numéro #1

Auteurs

Martin Schulz

21x29,7cm - 107 pages Issue #1, Septembre 2021 24,00€

Élections en Europe : décembre 2020 – mai 2021

Comment envisagez-vous l’UE en 2030 ? Où voyez-vous le plus grand besoin de réforme ? Quelles modifications des traités de l’Union européenne proposez-vous ?

Pendant la pandémie de Covid-19, et malgré des débuts difficiles, l’UE a prouvé qu’elle était tout à fait capable d’agir et qu’elle avait appris des erreurs commises lors de la crise financière. Dans le même temps, cependant, les déficits structurels et politiques fondamentaux de l’Union et le besoin urgent de réformes de fond sont devenus manifestes. Les réformes doivent être conçues avec une participation beaucoup plus importante des citoyens européens. D’ici 2030, l’UE doit être souveraine, capable d’agir et respectée en tant qu’acteur international.

Pour stabiliser davantage la zone euro, l’union monétaire doit être approfondie et étayée par une union politique. Les décisions prises en réponse à la pandémie de Covid-19 concernant l’instrument de soutien au chômage partiel (le programme « Sure »), l’emprunt commun, la possibilité de lever des ressources propres et la suspension du pacte d’austérité et de croissance (sic) sont des pas importants vers plus de souveraineté et surtout plus de solidarité au sein de l’UE. Cependant, d’autres réformes sont nécessaires. Le nouveau gouvernement fédéral devra les soutenir dès sa prise de fonction, car elles sont dans l’intérêt même de l’Allemagne. La voie vers une union fiscale, telle que la préconise le candidat social-démocrate à la chancellerie, Olaf Scholz, est donc la bonne.

La Conférence sur l’avenir de l’Europe est à la fois une initiative importante et une promesse faite aux citoyens. Elle vise à regagner la confiance des citoyens dans le projet de paix européen, confiance qu’on voit aujourd’hui s’effriter. Le démarrage tardif de la conférence, causé non seulement par la pandémie, mais aussi par des désaccords procéduraux et personnels entre le Parlement, la Commission et le Conseil, n’était pas un bon départ. Il est urgent que cela change, car la conférence doit être l’occasion de discuter sérieusement des propositions et des idées qui émergent dans les forums citoyens. Gardons-nous d’exclure par principe d’éventuelles modifications des traités, et préservons par-dessus tout les valeurs européennes de paix, de liberté, de solidarité, de démocratie et de droits humains. Le processus ne devrait pas non plus se terminer avec la présidence française du Conseil, car l’UE est et reste un chantier en cours. 

De nouvelles étapes d’intégration et une coopération renforcée au niveau politique, fiscal et économique, mais aussi dans le domaine de la politique étrangère, de sécurité et de défense seront nécessaires pour pouvoir relever les défis mondiaux auxquels l’Europe est confrontée. Une Europe souveraine a besoin d’une UE forte en son sein. À long terme, ce processus permanent d’intégration et de réforme conduira à une sorte d’État fédéral européen. La relation entre les États-nations et l’UE dans une telle fédération évoluera tout au long de ce processus. La souveraineté nationale et la souveraineté européenne doivent se compléter de manière significative, car ce n’est qu’ainsi que nous pourrons relever les grands défis auxquels nous faisons face en matière de climat, de numérisation et de sécurité globale.

Sur quels partenariats (au sein du Conseil européen ou dans les familles de partis européens) le prochain gouvernement fédéral devrait-il s’appuyer pour concrétiser cette vision de la politique européenne ?

Tout d’abord, il y a les groupes progressistes de centre-gauche au Parlement, surtout la famille des socialistes et des sociaux-démocrates, qui défendent un projet d’intégration et de réforme de l’UE allant dans la bonne direction, à savoir vers une solidarité plus active, un meilleur équilibre socio-écologique en politique intérieure et extérieure, et une union sociale, politique, économique et fiscale qui est dans l’intérêt des citoyens. Les centristes libéraux de Renew Europe et les conservateurs du PPE s’efforcent également de réaliser des réformes et d’approfondir l’intégration dans de nombreux domaines. Leurs efforts se concentrent cependant surtout sur le développement de l’union économique et monétaire, le marché intérieur et la politique de sécurité et de défense. Au contraire, les populistes et extrémistes de droite d’ID et les eurosceptiques de l’ECR veulent non seulement empêcher la poursuite de l’intégration, mais aussi — en partie — détruire l’UE.

Les dernières années du Cabinet Merkel ont été marquées par une stagnation en matière de politique européenne, ce qui, d’un point de vue social-démocrate, trahit à la fois une vision trop court-termiste et un manque de solidarité sur ces questions. Si, face aux conséquences économiques et sociales de la pandémie, l’UE a pu se mettre d’accord sur le paquet d’aide d’urgence et le fonds de reconstruction global Next Generation EU, et donc sur des emprunts communs, sur la base de l’initiative franco-allemande de juillet dernier, c’est d’abord grâce aux efforts du ministre social-démocrate des finances Olaf Scholz et de son homologue français Bruno Le Maire. Pour le processus de réforme et d’intégration européenne, l’élection d’Olaf Scholz comme prochain chancelier allemand constituerait donc une véritable opportunité de réforme.

Le résultat des élections françaises est également crucial pour l’UE. Si le Rassemblement national l’emporte et que Marine Le Pen devient la prochaine présidente de la République, cela stoppera le processus de réforme et d’intégration européenne, voire l’inversera ou conduira à un Frexit. Par conséquent, le futur gouvernement allemand ne devra pas attendre les élections françaises pour agir. Il devra immédiatement former des alliances flexibles, sur la base des préoccupations politiques et des intérêts nationaux des différents acteurs, afin de faire avancer le projet européen. L’alliance franco-allemande est considérée avec scepticisme par les petits pays. Afin d’éviter cet effet « hégémonique », il est particulièrement important de conclure des alliances avec les différents États membres, notamment avec les plus petits, portant sur les différentes étapes de la réforme.

Quelles approches de politique étrangère l’UE devrait-elle adopter à l’avenir à l’égard des États-Unis, de la Chine et de la Russie ?

Les gouvernements actuels à Moscou, Ankara et Pékin perçoivent les relations intergouvernementales et multilatérales au prisme des hiérarchies de pouvoir, des vulnérabilités et des dépendances. Cela était également vrai pour les États-Unis jusqu’à ce que Donald Trump soit évincé du pouvoir. Il en résulte une pratique politique qui se déploie d’une manière toujours plus forte et plus décomplexée sur un mode autoritaire, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, menant à des violations des droits humains, à des attaques contre le système de démocratie libérale, à des guerres commerciales et à des tentatives de division de l’UE. À cela s’ajoutent l’alimentation des conflits dans leurs voisinages respectifs, des gestes de menace militaire, une stratégie de réarmement et, dans le cas de la Turquie et de la Russie, des interventions militaires. Ces actions ont pour objectif l’accroissement de l’influence géostratégique dans le voisinage est-européen, au Moyen-Orient, en Afrique et, dans le cas de la Chine, dans la région indopacifique. Tout ceci s’inscrit dans le contexte d’une politique commerciale et d’investissement de plus en plus agressive au niveau global, qui pourrait dégénérer en une guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis. Dans le même temps, la Chine a également pénétré loin sur le territoire européen avec son initiative des Nouvelles routes de la Soie. Sur le plan des relations UE-États-Unis, on note certaines évolutions positives : suspension des sanctions douanières sur l’aluminium et l’acier, attitude constructive des États-Unis et évolutions positives dans le conflit portant sur les aides d’État à Airbus et Boeing.

L’unité et la solidarité au sein de l’UE sont essentielles face aux conflits croissants entre grandes puissances, aux multiples attaques de la Russie et dans la perspective de la défense de ses propres valeurs et intérêts. Afin de renforcer le multilatéralisme, forte de son partenariat retrouvé avec les États-Unis, l’UE doit mener une politique souveraine guidée par ses propres valeurs et intérêts en matière de commerce, de climat, d’énergie, de technologie et de numérisation, mais aussi de sécurité (au sens classique comme dans un sens plus étendu), et agir de manière unie. Il s’agit pour l’UE de défendre ses valeurs, tout en exhortant les États qui s’opposent à ces valeurs, ou qui violent les règles internationales, à respecter leurs obligations au titre du droit international et du multilatéralisme. Si nécessaire, cela doit s’accompagner de sanctions ou de mesures similaires.

Le Haut Représentant de l’UE pour les affaires étrangères, Josep Borrell, a demandé à ce que la stratégie à l’égard de la Russie repose sur une approche de refoulement, d’endiguement et d’intervention. Trois nouveaux principes doivent être ajoutés aux cinq principes existants dans les relations avec la Russie, que sont la mise en œuvre intégrale des accords de Minsk sur l’Ukraine, des relations plus étroites avec les voisins de la Russie, le renforcement de la capacité de résistance de l’UE aux menaces russes, un « engagement sélectif » avec la Russie sur des questions spécifiques telles que la lutte contre le terrorisme, et le soutien aux contacts entre les peuples des deux parties : il faut dorénavant également fixer comme objectifs la résistance aux violations du droit, la limitation des occasions d’affaiblir l’Union et l’offre de coopération dans les domaines où cela est possible.

Dans ses relations avec la Chine, l’UE applique la triple approche de la coopération, de la concurrence et de la rivalité systémique. Actuellement, la stratégie de connectivité asiatique, l’accord d’investissement UE-Chine et une stratégie UE-Indopacifique sont en cours de discussion à Bruxelles. Dans ce domaine, mais surtout dans celui des droits de l’homme et de la protection du climat, une coordination et une approche partagée avec les États-Unis sont essentielles. Une position commune claire et cohérente est indispensable pour construire une coopération d’égal à égal avec les États-Unis.

Pour que l’Europe soit capable d’agir sur la scène politique mondiale, les États-membres de l’UE doivent être prêts à inscrire leurs intérêts nationaux dans les intérêts européens. Cela implique de s’éloigner du principe de l’unanimité. En ce qui concerne les questions de défense et de sécurité, elle doit continuer à coopérer étroitement avec l’OTAN et œuvrer avec ses partenaires transatlantiques en faveur d’une politique internationale du commerce, du climat et du développement fondée sur des valeurs, socialement équilibrée et durable. Le communiqué commun publié à l’issue du sommet de l’OTAN et du récent sommet UE/États-Unis le confirme.

Quelle politique climatique souhaiteriez-vous pour l’UE ? Quel rôle l’UE doit-elle jouer en tant qu’acteur mondial dans le domaine du climat ?

Avec l’adoption du Green Deal européen et l’objectif ambitieux de réduction de 55 % des émissions de CO2 d’ici à 2030 puis de neutralité des émissions d’ici à 2050, l’Union est un leader mondial en matière de politique climatique. Il importe désormais de la mettre en œuvre dans l’ensemble des domaines politiques et à tous les niveaux institutionnels, notamment au travers de la mise en œuvre du plan de relance de 750 milliards d’euros. Pour les sociaux-démocrates, il est central que la transition climatique ait lieu de manière socialement juste. Le grand défi est de faire en sorte que cet objectif soit réalisé dans toute l’Europe. Pour que le continent soit prêt pour l’avenir, il faut réunir le dynamisme économique, la justice sociale et la responsabilité écologique. Le changement écologique ne doit pas se faire au détriment des plus défavorisés. Ses conséquences sur les populations les plus fragiles doivent être minimisées.

Ceux qui ont travaillé dans les mines de charbon, par exemple, doivent voir leur éducation et leur formation financées au lieu d’être mis au chômage. À cette fin, le « Fonds pour une transition juste » (JTF) a été mis en place au niveau de l’UE avec 7,5 milliards d’euros de moyens alloués. La transformation écologique de l’économie coûtera des emplois, mais elle en créera aussi de nombreux autres et suscitera une saine émulation autour des connaissances et des technologies respectueuses de l’environnement. Si nous accompagnons la restructuration de mesures socialement justes, nous pourrons, dans les 30 prochaines années, entraîner la majorité de la population européenne sur la voie d’un modèle économique durable. L’UE participera ainsi à fixer des normes mondiales et montrera que la restructuration durable et réussie de l’une des plus grandes zones économiques du monde peut être mise en œuvre d’une manière socialement acceptable.

Quelles perspectives européennes sont nécessaires pour la prochaine génération d’Européens, notamment au vu des effets de la pandémie de Covid-19 ?

Avec le fonds de reconstruction Next Generation EU et l’adoption du cadre financier pluriannuel, l’UE, au cœur de la pandémie, a pris une décision extrêmement importante, qui favorise l’évolution structurelle de son économie et de sa société vers un modèle plus résilient face à la crise, mais aussi plus écologiquement et socialement durables, tant au niveau des États-membres qu’au niveau européen. 37% des fonds doivent ainsi être investis dans des projets visant à restructurer les économies sur un modèle plus durable ou à lutter contre le changement climatique.

Pour la social-démocratie, il est important que ces fonds soient utilisés pour soutenir les groupes vulnérables de la société : les jeunes, les femmes, les personnes issues de l’immigration et les personnes handicapées. Ceux-ci ont été particulièrement touchés par les conséquences de la pandémie. Les investissements dans des systèmes de santé publique solidaires et fonctionnels, dans la sécurité sociale, l’éducation, la recherche et les infrastructures durables, sont autant d’investissements dans l’avenir de la prochaine génération d’Européens — ils doivent donc être prioritaires. L’instauration d’une assurance chômage européenne et d’un cadre légal assurant des salaires minimums décents dans l’ensemble des États de l’UE sont des projets importants du plan d’action pour la mise en œuvre du pilier européen des droits sociaux. Toutefois, compte tenu de l’évolution rapide des technologies et de la transformation écologique, il reste beaucoup à faire à cet égard pour préparer l’Europe aux évolutions à venir dans le domaine du travail et des affaires sociales. Là aussi, l’être humain doit constituer le centre de nos préoccupations.

Pour la prochaine génération de citoyens européens, l’inclusivité est déjà une évidence, tout comme la protection de l’environnement et du climat. Cependant, les jeunes Européens doivent pouvoir constater que le fonds de relance mis en place par l’UE contribue réellement à la réalisation de ces objectifs de durabilité, de protection du climat et de numérisation. L’utilisation de ce fonds doit produire une différence positive et visible, notamment pour montrer aux jeunes citoyens qu’il s’agit d’un bon investissement dans leur avenir et non d’une subvention visant à couvrir les erreurs du passé.

Dans les sondages, de nombreux citoyens de l’UE disent souhaiter une UE forte et souveraine qui a le pouvoir d’agir sur les questions mondiales, qui défend l’État de droit et les principes démocratiques, qui contrôle ses frontières extérieures et qui, en même temps, autorise l’immigration légale dans le cadre de politiques de migration et d’asile humaines. Une UE qui favorise les chaînes d’approvisionnement résilientes, soutient le commerce équitable et peut agir de manière décisive pour lutter contre le changement climatique, tout en intervenant efficacement et rapidement en cas de nouvelle pandémie. Le repli protectionniste que réclame une minorité ne serait pas durable. Par ailleurs, l’intégration d’une UE souveraine dans l’OTAN sur les questions sécuritaires, le renouvellement de la coopération transatlantique autour d’un partenariat d’égal à égal, ainsi que la promotion et l’intégration communes dans un système international fondé sur des règles, constituent les garanties d’une Europe sûre, stable et prospère, démocratique et souveraine.

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Martin Schulz, Entretien avec Martin Schulz (Fondation Friedrich-Ebert, SPD), Groupe d'études géopolitiques, Sep 2021.

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