Géopolitique, Réseau, Énergie, Environnement, Nature
L’Europe peut-elle encore lutter contre le changement climatique ?
Numéro #1
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Numéro #1

Auteurs

Adam Tooze , Enrico Letta , Laurence Tubiana , Jason Bordoff , Alex N. Halliday

21x29,7cm - 167 pages Numéro #1, Septembre 2021

La puissance écologique de la Chine : analyses, critiques, perspectives

Adam Tooze — Monsieur Letta, à la lumière des compromis importants obtenus en décembre dernier autour du nouvel objectif que s’est fixé l’UE de réduire ses émissions de gaz carbonique de 55 % d’ici à 2030, comment analysez-vous le développement de la politique climatique européenne depuis l’inauguration du Pacte vert ?

Enrico Letta — Le printemps dernier fut un moment crucial. Nous étions à la croisée des chemins et nous avons dû définir des priorités. Nous avons choisi de sauver l’économie et les emplois, ce qui aurait pu avoir pour conséquence de laisser le changement climatique et l’environnement sur le bord de la route. Le choix fait par la Commission européenne et le Conseil européen entre mai et juillet et la décision prise par le Conseil européen du 21 juillet était, je pense, la bonne. Ils ont en fait décidé de combiner ces deux priorités – l’emploi et le climat – dans le Green New Deal, qu’on a considéré comme la meilleure réponse à la récession. J’y vois là un moment charnière.

L’accord de décembre était important, mais il était au fond attendu. La principale difficulté était de parvenir à un accord avec la Hongrie et la Pologne, toutes deux fortement dépendantes du charbon. La grande décision a bien sûr été de fixer cet objectif de 55 %. L’essentiel est maintenant de commencer à mettre en œuvre l’accord, car il est conséquent.

L’invention des « Corona bonds » et de nouvelles taxes le 21 juillet dernier a consacré une étape essentielle. Ces outils seront au cœur du Green New Deal. C’est quelque chose de complètement nouveau, c’est de l’argent neuf qui sera consacré au développement vert. Je suis donc optimiste. Je pense que 2020 a été une année très risquée pour le Green New Deal et que nous avons surmonté de multiples obstacles.

Adam Tooze — Madame Tubiana, cinq ans après la signature de l’Accord de Paris à laquelle vous avez considérablement œuvrée, où en est l’Europe du climat aujourd’hui et comment la voyez-vous évoluer dans les cinq prochaines années ?

Laurence Tubiana — Les élections européennes d’il y a deux ans ont montré que les jeunes électeurs veulent une Europe plus verte, et veulent croire au projet européen. Le Green New Deal est donc une question politique majeure si nous voulons maintenir un semblant d’unité. C’est ce qu’a voulu prendre en compte la réponse à la crise, à travers notamment l’émission des « green bonds » et l’utilisation de 30 % du fonds de relance – un fonds financier massif de 1 700 milliards d’euros – en faveur de l’action climatique. Pour la première fois, l’urgence climatique se trouve prise en compte par une pluralité de secteurs : la politique industrielle, les aides d’État, la politique de concurrence, l’agriculture (quoiqu’on puisse encore faire davantage), les transports, le logement et nous commençons à reconnaître l’ampleur des efforts nécessaires pour fermer les centrales et les mines à charbon européennes.

La barre des 55 % est un minimum si l’Europe veut prendre correctement position contre le changement climatique. Entre 60 et 70 % des citoyens européens veulent que l’Europe se montre encore plus diligente sur cette question. Le respect de l’Accord de Paris était également nécessaire au maintien de notre crédibilité en termes de soft power. Il y a aujourd’hui une attention au sujet climatique, tant au niveau des entreprises que des autorités locales ou même des citoyens, qui n’existait pas encore complètement il y a cinq ans. C’est maintenant une lame de fond qui traverse les sociétés européennes. Nous verrons certainement l’action climatique prendre de nouvelles directions car elle est au cœur des problèmes politiques contemporains.

Adam Tooze — S’agirait-il en quelque sorte de la réponse de l’Europe au spectre du populisme, une réponse qui ne serait pas seulement répressive ou méprisante, mais bien plutôt positive et constructive ?

Laurence Tubiana — J’en suis convaincue. Lors des dernières élections européennes, la mobilisation a montré que les citoyens n’étaient pas seulement contre l’extrême-droite mais bien en faveur de quelque chose. Face à la polarisation grandissante des sociétés européennes, que ce soit en raison des politiques identitaires ou de la menace de l’extrême-droite, nous voulons que la transition écologique en Europe soit un facteur d’unité. Les études indiquent que dans les sociétés les plus fragmentées (Italie et Pologne, en particulier), les questions qui unissent le plus les gens ont peu à voir avec les institutions politiques et sont finalement assez progressistes – le climat en est une. Les climato-sceptiques sont en fait peu nombreux.

Enrico Letta — Je suis d’accord avec Laurence. On entendait certains dire au moment des élections européennes de 2019 qu’après le Brexit et après Trump, il était temps pour l’Europe de changer. On s’attendait même à ce que les populistes obtiennent un score massif. En réalité, non seulement la participation avait augmenté pour la première fois depuis 1979, et ce de près de 10 % (50.5 % contre 41 % en 2014), mais le scrutin a en plus révélé, avec les mauvais résultats enregistrés par les populistes (sauf en France et en Italie), la marginalité de leur groupe politique à l’échelle de l’Union. Le fait que la Commission bénéficie d’un grand soutien de ces jeunes électeurs qui se rallient derrière le drapeau vert est essentiel. Nous devons maintenant travailler à l’application de ce que nous avons décidé et l’Europe doit montrer la voie dans la lutte contre le changement climatique mondial. Pour cela, nous avons besoin que l’Union européenne soit unie et travaille comme elle l’a fait en 2015 à Paris.

Adam Tooze — Fascinant. Si j’osais, je dirais que ce n’est pas tant l’Europe qui mène sur le climat que la question climatique qui mène l’Europe, ou permet du moins à certains hommes politiques d’emmener l’Europe dans la direction qu’ils souhaitent. Alex Halliday, Jason Bordoff et moi sommes coincés de l’autre côté de l’Atlantique où les événements politiques sont pour le moins préoccupants. Monsieur Bordoff, comment interprétez-vous l’élection présidentielle américaine du point de vue du sujet climatique ?

Jason Bordoff — Ici, aux États-Unis, l’électorat est beaucoup plus divisé sur cette question. Il est intéressant de voir à quel point le changement climatique a joué un rôle central dans cette élection. Le président Biden en a fait l’une de ses quatre priorités, avec la relance, la gestion de la crise sanitaire et le défi de la justice raciale. Elle est d’ailleurs intégralement liée aux trois autres. On a vu dans la campagne puis pendant la transition comment une grande partie de l’action climatique est en fait pensée à travers le prisme de la reprise économique. Alors que les taux d’intérêt gouvernementaux sont bas et les taux d’emprunt sont négatifs en termes réels, le moment est venu de faire des investissements qui non seulement remettent l’économie sur pied mais rapportent en plus des dividendes à long terme, en particulier sur des sujets tels que le changement climatique. Il est également notable que l’envoyé du président Biden pour le climat, John Kerry, ait été annoncé non pas dans le cadre de son équipe environnementale mais dans le cadre de son équipe de sécurité. Avoir nommé quelqu’un de la stature et de l’expérience du secrétaire Kerry élèvera sans nul doute le rôle du changement climatique au sein de la politique étrangère américaine, tant en ce qui concerne la diplomatie climatique que le retour des États-Unis dans l’Accord de Paris et la mise en avant de grandes ambitions l’année prochaine à l’occasion de la COP 26 à Glasgow.

Nous pouvons faire beaucoup dans les prochaines années. Il y a aujourd’hui de nombreux domaines dans lesquels on peut espérer trouver un accord entre Républicains et Démocrates, notamment pour des mesures de relance budgétaires nécessaires au déploiement des énergies propres. Il y a consensus sur l’énergie, la R&D et l’innovation. Et puis, bien sûr, il existe de nombreux outils dont l’administration dispose avec son autorité de régulation existante, en particulier les règlements de l’Agence de protection de l’environnement sur les émissions des centrales électriques et des voitures et camions qui peuvent être utilisés pour aider à fixer un objectif ambitieux d’ici 2030. Enfin, tous les outils de la politique étrangère doivent aussi être mobilisés. C’est également un domaine où le pouvoir exécutif a une autorité significative. Avec d’autres experts, j’avais travaillé sous le président Obama à l’élaboration de « Climate 21 », un programme pour repenser, agence par agence, l’organisation des départements fédéraux et donner la priorité au climat, y compris – et peut-être surtout – en matière de politique étrangère. Je pense que ces efforts vont s’accélérer dans les années qui viennent. Qu’il s’agisse du logement et du développement urbain, de l’économie et de l’allégement de la dette, des finances multilatérales, de la politique fiscale, je pense que le climat va pénétrer toutes les sphères du gouvernement fédéral. Et je pense que ce sera passionnant à regarder.

Adam Tooze — Je recommande d’ailleurs vivement le site de « Climate 21 » à tous ceux qui seraient intéressés non pas par la « West Wing » de la fiction mais par celle de la pratique quotidienne des affaires et par le fonctionnement de l’appareil gouvernemental américain. Monsieur Halliday, vous avez pris un risque en quittant le Royaume-Uni, pionnier de la décarbonation au moins dans le domaine électrique, pour les États-Unis, au contexte politique si tendu. Quelle synthèse pourriez-vous tirer des différents positionnements de l’Union européenne, du Royaume-Uni et des États-Unis autour de la question climatique ?

Alex Halliday — Je pense qu’il est juste de dire que le Royaume-Uni a assumé, par le passé, un leadership fort pour ce qui est de la compréhension du changement climatique et des mesures à prendre. Le pays a mis en place, avant tous les autres, un cadre juridique pour obliger le Parlement à agir sur le climat. La question est maintenant de savoir s’ils maintiendront cette dynamique. Boris Johnson parle beaucoup de la façon dont il entend poursuivre un programme vert pour le Royaume-Uni, et il est soutenu en cela par les deux grands partis. Cependant, le Royaume-Uni est confronté à de graves problèmes économiques, à la pandémie et au Brexit. Le futur est donc plus incertain que jamais mais je pense que Glasgow peut permettre au Royaume-Uni de maintenir un certain leadership mondial dans ce domaine.

L’Amérique amorce son retour dans le concert des nations en ce qui concerne la lutte contre le changement climatique – c’est très enthousiasmant. Dans ce contexte, reconstruire le dialogue avec l’Europe semblerait opportun. Cela pourrait ouvrir la perspective d’un formidable leadership conjoint entre Européens et Américains sur cette question.

Le Green New Deal ouvre la voie à des solutions intéressantes, grâce aux énergies renouvelables, aux véhicules électriques, aux taxes carbone aux frontières, ou à la plantation d’arbres pour obtenir des émissions négatives. Mais, si l’on fait le calcul, on se rend bien vite compte que l’objectif des 1,5 degrés est énorme et demande d’en faire encore beaucoup plus. L’impact doit être atteint très rapidement et requiert de transformer des industries entières, de rebâtir complètement certains secteurs. Certaines communautés vont devoir faire face à des changements soudains et brutaux – abandonner le charbon, par exemple – et vont se sentir exclues ou oubliées. Cela peut suffire à déstabiliser une démocratie. Ce n’est pas tout de mettre des milliards sur la table, il faut encore se demander ce que sera l’impact de cette transition sur les sociétés. Les réussites politiques s’enchainent, mais je me demande si l’on s’est vraiment posé la question de savoir comment faire en sorte que tout cela fonctionne dans la pratique.

Adam Tooze — Nous avons assisté à de récentes poussées de mécontentement populaire, plus ou moins liées à la mise en place de taxes carbone. En France, l’un des pays leaders en matière de climat et hôte de la COP 21, le prix du carburant a constitué le point de départ du mouvement des Gilets Jaunes. Cela renvoie, je crois, à la question plus générale du leadership : qu’entendons-nous par-là, en particulier pour les démocraties ? Je comprends votre point de vue, Madame Tubiana, à savoir qu’il y a un momentum en Europe autour d’une jeunesse investie sur le sujet climatique. Mais comme Alex Halliday nous le rappelle, il y a aussi la réalité de groupes qui se sentent privés de leurs droits et pour qui les bienfaits d’une taxe carbone et l’abandon progressif du diesel bon marché sont loin d’être évidents. Madame Tubiana, quelle est votre analyse du mouvement des Gilets Jaunes et comment le liez-vous au problème européen du leadership ?

Laurence Tubiana — Les Gilets Jaunes ont eu un impact considérable, qui n’a d’ailleurs toujours pas été totalement absorbé par la société française. Tout est parti d’une pétition affirmant que la taxe carbone n’était pas juste, car elle pénalisait les ménages à revenus modestes qui ne pouvaient pas trouver d’alternative. Dans le même temps, de nombreux Gilets Jaunes ont déclaré qu’ils n’étaient pas contre les politiques écologiques, mais seulement contre les inégalités et l’injustice. Réduire les émissions d’environ 5 à 7 % par an d’ici à 2030 – ce qui est aujourd’hui plus ou moins nécessaire – demande une immense transformation de l’économie, à tous points de vue. La question de la justice sociale est essentielle, non seulement pour des raisons d’« acceptabilité », même si je n’aime pas beaucoup ce terme, mais aussi pour faire participer les citoyens à la prise de décision. En réponse aux Gilets Jaunes, Emmanuel Macron a finalement accepté d’ouvrir un débat sur les politiques climatiques pour placer la justice sociale au premier plan. Il ne peut s’agir d’une stratégie unilatérale et verticale. Si vous ne donnez pas aux citoyens une voix, une capacité de décision au niveau local et même au niveau national, cette transformation n’aura pas lieu.

Jason Bordoff — Pour rebondir sur ce point, je crois qu’il est crucial de réfléchir beaucoup plus attentivement aux obstacles dressés par l’économie politique sur le chemin d’une action climatique plus ambitieuse. Il est essentiel de regarder qui seront les perdants, non pas seulement de la mise en place de taxes carbones ou du déclin du charbon, mais bien d’une transformation à grande échelle du secteur énergétique mondial. Que se passera-t-il lorsque nous tâcherons vraiment de passer sous la barre des deux degrés, ce qui demandera des efforts considérables puisque nous en sommes encore bien loin ? Si nous faisons fonctionner le parc existant de centrales à charbon dans le monde jusqu’à la fin de leur vie économique normale, nous faisons sauter les objectifs climatiques de Paris. Mais mettre hors service les infrastructures existantes tout de suite entraînerait d’énormes conséquences, et pas seulement aux États-Unis – où 50 à 60 000 personnes travaillent dans l’industrie du charbon – ou en Europe, mais aussi dans des pays comme l’Inde par exemple. En Inde, un demi-million de personnes travaillent dans les mines de charbon et un autre million pour les chemins de fer indiens (le plus grand employeur civil), à qui le secteur du charbon fournit près de la moitié des revenus de fret et subventionne en grande partie le coût du transport des voyageurs.

C’est une question de politique économique extrêmement importante. Je pense que nous devons tous réfléchir davantage à des politiques et des stratégies adaptées, qui prennent en compte ces réalités à grande échelle, pour définir un ensemble de solutions plus efficaces. Je crains que si nous ne prenons pas cela assez au sérieux, les barrières politiques rendront plus difficile – voire impossible – une action ambitieuse en faveur du climat.

Alex Halliday — C’est tout à fait juste. Mais en même temps, nous devons agir très vite. Nous avons des objectifs et des délais, mais les entreprises et les gouvernements se montrent toujours trop lents à embrasser le changement. C’est vraiment impressionnant de voir le Green New Deal européen exposer la marche à suivre, de manière très précise. En même temps, la question est quand allons-nous voir les grandes entreprises énergétiques s’engager vraiment dans cette voie ? Comment traiter avec les superproducteurs d’hydrocarbures ou bien les géants du charbon d’Amérique, d’Inde, de Turquie un peu, mais surtout de Chine ?

La Chine parle de se débarrasser du charbon en raison de la pollution et de l’effet qu’elle a sur leur atmosphère mais elle ne voit pas d’inconvénient à construire de nouvelles centrales électriques dans d’autres pays dans le cadre des Nouvelles routes de la soie. Il faut vraiment faire comprendre aux différents acteurs l’urgence de ce qui est en train de se passer. Nous savons que le climat va s’aggraver mais nous ne savons pas encore comment il va réagir à cette aggravation. Les données géologiques dont nous disposons, en nous rappelant l’état de la planète la dernière fois que les niveaux de CO2 étaient aussi élevés, nous font entrevoir un avenir bien sombre. Nous devons nous y préparer. La crise du Covid-19 a révélé à quel point, malgré tous les efforts d’anticipation et de préparation, et même lorsque l’on se croit en mesure de faire face, on peut se trouver impuissant. Pensons à cela dans le contexte du changement climatique, qui va être bien pire et durer bien plus longtemps. Il n’y aura pas de vaccin pour nous sortir de l’impasse, cette fois.

Adam Tooze — Vous avez mentionné la Chine. La Chine est actuellement responsable d’autant d’émissions de CO2 que les États-Unis et l’Europe réunis, et même davantage. Elle a enfin fait une annonce majeure au sujet de sa trajectoire climatique. N’est-ce pas une question absolument fondamentale pour l’Europe comme pour les États-Unis à l’avenir ? L’Italie a, à divers moments, adopté une ligne à l’égard de la Chine assez différente de celle des autres États européens. Enrico, comment voyez-vous évoluer les relations entre l’Europe et la Chine sur le front du climat ?

Enrico Letta — Je vois un outil, un cadre, une opportunité l’année prochaine, lorsque l’Italie dirigera le G20, le seul endroit où la Chine et les États-Unis sont assis à la même table. Dans le contexte de crise de l’année dernière, le rôle du G20 a été quelque peu minimisé. Je pense que le G20 de l’année prochaine peut être important. Ce n’est pas par hasard que la présidence italienne fera de la planète, des hommes et de la prospérité les trois maîtres mots du programme. C’est aussi l’année de la COP 26 à Glasgow, que l’Italie coprésidera avec le Royaume-Uni. Je vois cela comme une opportunité pour l’Europe de construire le dialogue avec la Chine. Bien sûr, cela dépend aussi de nombreux autres paramètres et en particulier de l’attitude de l’administration Biden vis-à-vis de la Chine, qu’il est encore difficile d’anticiper. Le G20 est la première occasion de voir si les États-Unis renoueront avec le multilatéralisme.

Adam Tooze — Madame Tubiana, si vous étiez dans la salle et que vous maîtrisiez l’ordre du jour, de quoi les Européens devraient-ils réellement discuter avec les Chinois ?

Laurence Tubiana — Comme vous le savez, la discussion américano-chinoise a été très tendue lors de la préparation du sommet, et la discussion euro-chinoise reportée à maintes reprises. Il y a de nombreuses questions à mettre sur la table : l’investissement, la question commerciale, les technologies, les droits de l’homme et bien sûr le climat. C’est la raison pour laquelle l’Europe doit s’affirmer et défendre le Green New Deal, peu importe ce qu’en pensent les autres. La mise au point d’un instrument commercial pour le déployer pleinement est de ce point de vue essentielle. Angela Merkel et Charles Michel, en préparent les différents scénarios qu’ils pourraient soumettre à l’approbation chinoise, fondent l’espoir que le climat puisse au moins offrir un terrain de consensus.

La position de la Chine est ambiguë. En septembre, elle promettait la neutralité carbone d’ici 2060, ce qui était notre première demande. Mais je vois maintenant se dessiner une sorte de zone grise où la Chine ne propose plus rien de nouveau, comme lors du sommet du 12 décembre dernier pour le cinquième anniversaire de l’accord de Paris. Aucune de leurs suggestions n’était très claire.

L’Union doit se demander quelle est la prochaine étape avant Glasgow, et c’est là que la discussion avec les États-Unis est si cruciale. Si l’Europe et les États-Unis décident d’une tendance économique qui converge vers l’élément climatique, cela pourrait avoir un impact majeur et rapide. Un tel accord pourrait changer le cours de l’économie mondiale et pousser la Chine à modifier ses politiques. La diplomatie Biden serait de ce point de vue assez différente de celle de l’administration Obama, qui délaissait volontiers les questions européennes. Reste à voir si Biden franchira ce pas. Si nous ne nous entendons pas, je suis convaincue que la Chine continuera à retarder toute action.

Adam Tooze — Monsieur Bordoff, quel est votre pronostic quant à la direction que pourrait prendre l’administration Biden ?

Jason Bordoff — Je n’en ai pas vraiment. On devrait assister à une certaine normalisation mais la relation entre la Chine et les États-Unis reste malgré tout difficile et compliquée. Le président Biden n’a pas été avare de critiques à l’égard des Nouvelles routes de la soie tout au long de la campagne, notamment pour leurs conséquences climatiques.

L’aide multilatérale offre aujourd’hui, je crois, un levier intéressant pour limiter les impacts géopolitiques ou environnementaux de l’initiative chinoise : nous devons aller dans les pays à croissance rapide d’Asie du Sud et dans les pays émergents et mettre de l’argent sur la table pour offrir l’alternative d’un système stable et viable économiquement qui soit en même temps plus propre et plus faible en carbone, pour concurrencer la Chine sur son propre terrain. C’est un domaine important dans lequel les États-Unis et l’Europe peuvent réellement collaborer avec les agences multilatérales. Notre nouveau conseiller à la sécurité nationale, Jake Sullivan, avait d’ailleurs récemment esquissé ce chemin dans un article de Foreign Affairs où il appelait de ses voeux le passage progressif à une politique industrielle ciblant des secteurs stratégiquement importants, l’énergie propre étant l’un d’entre eux, tout en s’assurant que les États-Unis demeurent compétitifs vis-à-vis de la Chine.

Adam Tooze — Cela pose en fait la question du modèle à adopter, entre conflit et coopération. Préférez-vous une sorte de concurrence des systèmes, qui a pour effet net de réaliser le type de décarbonation brutale dont nous avons besoin ? Ou devrions-nous envisager la transition dans le cadre d’un projet de construction de coopérations mondiales, de reconstruction du multilatéralisme ?

Laurence Tubiana — Il nous faudra combiner les deux. La tendance économique ne sera pas linéaire car nous connaîtrons des crises dans certains secteurs. Les marchés devront se repositionner.

La composante chinoise elle-même est assez instable, car elle devra faire face à sa dette. C’est la raison pour laquelle je crois qu’un signal du marché, des entreprises, des investisseurs, des gouvernements, pourrait contribuer à une sorte d’alignement. Un signal fort pour que la Chine soit enfin sérieuse : quand vous regardez ce qui est sur la table du 14ème plan quinquennal, rien n’est compatible avec la neutralité carbone d’ici 2060. C’est pourquoi il est si urgent que le signal envoyé par les États-Unis et l’UE soit le même.

Alex Halliday — La question du signal est au fond celle de la poule et de l’œuf. Pourquoi acheter une voiture électrique aujourd’hui à New York ? Il n’y a de bornes de recharge nulle part, ni dans les rues, ni dans les parkings souterrains. La voiture à essence est tellement plus pratique, mais il y a quand même une demande pour des véhicules plus propres. Et donc, la ville, l’État de New York ou le gouvernement fédéral tentent de catalyser le changement et l’industrie automobile se montre prête à suivre. Les grands fabricants américains disent pouvoir évoluer dans la même direction, tout en maintenant, bien sûr, un certain niveau de concurrence. Mais nous devons amener le pays à fournir l’infrastructure nécessaire pour soutenir cette avancée.

Adam Tooze — Dans quelle mesure 2020 est-elle une année charnière pour l’économie politique du changement climatique ?

Enrico Letta — Trois événements majeurs ont scandé cette année : le changement d’administration américaine ; l’annonce faite par les dirigeants chinois ; et le changement d’opinion publique en Europe, qui est crucial car, comme l’a dit Laurence, la politique suivra bientôt. Je pense que la génération actuelle au pouvoir voit qu’il y a un accord à conclure avec la jeunesse. Nous devons maintenant être responsables du climat car la nouvelle génération nous demande d’assumer cette responsabilité. Ces trois événements simultanés expliquent pourquoi je pense que 2020 est si cruciale.

Jason Bordoff — L’année 2020 a certainement marqué un changement important. La question du climat a clairement joué un rôle majeur dans les élections, en particulier pour la jeune génération. C’est aussi l’année du 50ème anniversaire du Jour de la Terre aux États-Unis. Le premier jour de la Terre en 1970 avait été instauré après plusieurs décennies de pollution de l’air, de contamination de l’eau et de manque de réglementation du secteur industriel. La crise était telle qu’un Américain sur dix dans les zones urbaines et périurbaines, tant républicain que démocrate, était descendu dans la rue en avril 1970 pour protester contre cette situation. Richard Nixon avait été contraint de créer l’Agence pour la Protection de l’Environnement et de faire passer une loi sur la pureté de l’air et de l’eau. Je pense que nous allons de nouveau dans cette direction aujourd’hui avec le sentiment d’urgence concernant le climat, mais je ne sais pas si nous avons déjà atteint cet état de frustration collective. Je pense qu’il reste encore du travail à faire pour comprendre l’urgence et l’ampleur de la transformation requise.

Laurence Tubiana — Le tableau américain semble très compliqué, mais je crois comprendre que même les sondages montrent qu’une majorité de citoyens américains sont préoccupés par la question. Ce n’est peut-être pas comme dans les années 1970 où un million de personnes étaient dans la rue, mais cela ne cesse de croître. J’étais très pessimiste en mars dernier. Mais la réponse à la crise, en prenant en compte l’urgence climatique (même si parfois sous la forme de vœux pieux), ouvre un nouvel espoir. Alors oui, je dirais que c’était peut-être la date du changement. Je suis plus optimiste aujourd’hui quant à la résilience et à l’impact de l’Accord de Paris qu’il y a huit mois.

Alex Halliday — Je pense qu’il y a lieu d’être optimiste maintenant que l’Amérique renoue le dialogue, que l’Europe se lance dans la voie de la transition et que l’on parle de plus en plus de ces bouleversements nécessaires en termes d’opportunités. La transition ne se fera pas sans l’invention de nouvelles industries et la création de nouveaux emplois, notamment dans les nouvelles technologies et les infrastructures. Il faudra également développer notre capacité à déplacer le CO2 et à l’enterrer sous terre. Pour cela, nous allons devoir travailler avec l’industrie pétrolière et gazière. Ce sont les seules personnes au monde qui savent comment faire cela. Et il y a donc une opportunité pour elles aussi de participer à la transition. Je pense donc qu’il existe des moyens de penser positivement à cette transition 1 .

Notes

  1. Crédits : la revue GREEN restitue une version condensée et éditée de la conversation sur le rôle de l’Europe dans la lutte contre le changement climatique animée en décembre dernier par Adam Tooze dans le cadre du cycle « Debating the Future of Europe » déjà publiée le 10 avril 2021 par Le Grand Continent. Cette série de débats, dont le Groupe d’études géopolitiques est partenaire, est organisée conjointement par le centre parisien de l’Université Columbia, son Institut Européen et son programme Alliance.
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Adam Tooze, Enrico Letta, Laurence Tubiana, Jason Bordoff, Alex N. Halliday, L’Europe peut-elle encore lutter contre le changement climatique ?, Groupe d'études géopolitiques, Sep 2021.

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